Robert la frite, "c'était mieux avant"
Voici notre première chronique wallonne "Il n'y a pas de quoi être fier".

- Publié le 05-03-2024 à 06h53
- Mis à jour le 18-03-2024 à 17h04

Au grand dam sans doute de ses (nombreux) anciens clients, Robert la frite a vidé ses graisses et fermé ses volets. Ce n'est pas que tout d'un coup, la nourriture grasse serait interdite, mais l'établissement qui existait depuis 1952 a fait faillite. Une perte regrettée dans la région de Charleroi. Pleurer sur la fermeture d'une friterie, est-ce bien sérieux ? L'impact d'une telle fermeture n'est cependant pas anodin. Toutes proportions gardées – les conséquences de l'une et de l'autre ne sont évidemment en rien comparables –, la fermeture de Robert la frite a provoqué dans la région un choc similaire à celle de l'usine Caterpillar.
Dès que la nouvelle s'est répandue sur les réseaux sociaux, les réactions ont afflué, et c'est un euphémisme. Anonymes et célébrités locales se sont indignés. Certains pointant du doigt la "gestion socialiste de la ville", d'autres "la fin d'un monde". On passe les commentaires sans intérêt de quelques mauvais coucheurs. On retiendra quelques textes poignants. Les utilisateurs les plus sobres de ces réseaux où tout est commenté jusqu'à l'overdose ont rappelé leurs vieilles anecdotes – parce qu'ils n'en ont pas de très récentes – vécues bien souvent à des heures très tardives.
Les après soirées arrosées
Robert la frite, c'était un lieu de la nuit. Un endroit où l'on repassait après une soirée, bien arrosée la plupart du temps, histoire de combler une faim tenace en fourrant dans son estomac de quoi éponger les litres de bière qui s'y trouvaient. Les nutritionnistes doivent sans doute se réjouir de la fermeture d'une telle enseigne. Ce n'est assurément pas le cas des très nombreux Carolos ou apparentés qui, et c'est là tout le paradoxe, n'y allaient plus.
La fermeture de l'enseigne vieille de plus de septante années d'activité non-stop presque 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, ce n'est pas la faute au covid, même si la pandémie a fait du mal à de nombreux commerces. Ce n'est pas non plus la faute aux "socialistes" qui, rappelons-le, ne gèrent plus la ville seuls depuis 2007 et que certains aiment accuser de tous les maux y compris leurs remontées gastriques. Ce n'est pas davantage la faute des nombreux rats qui ne se cachaient même plus la nuit tombée pour rôder autour de la célèbre baraque à frites, malgré la foule qui s'y pressait. Ce n'est a fortiori pas la faute de la sauce andalouse, qualifiée très souvent de "meilleure du monde" – mais le monde des amateurs d'andalouse est très réduit. Ce n'est pas la faute non plus de la "sauce Robert", qui était à l'établissement ce que le canard au sang est à la Tour d'Argent, haut lieu de la gastronomie française. Ce n'est pas la faute au demi-boulette dont la recette n'avait pas changé. Ce n'est même pas tout à fait la faute à cette baraque à frites où le client mangeait debout devant le comptoir ou assis dans sa voiture, avec le moteur qui tourne.
La nuit carolo a "juste" perdu de son lustre et la ville, le soir, n'attire pas ceux qui viennent fréquenter en masse les enseignes très bon marché du centre commercial du boulevard Tirou. Peut-être aussi que le cholestérol a eu raison de certains aficionados ; et que la perspective de fréquenter la sombre rue du Grand Central en a fait fuir d'autres.
La société change
"Aller chez Robert" n'avait plus la cote, la "mitraillette hamburger sauce andalouse" et le "demi-bali" ne faisaient plus recette. La vie nocturne carolo n'offre plus une aussi large palette de possibilités qu'il y a vingt ou trente ans. La plus grande ville wallonne, malgré sa transformation, peine à attirer de nouveaux habitants. Les anciens Carolos pur jus habitent en dehors de la ville depuis deux générations, ne veulent pour la plupart pas revenir y vivre et préfèrent, le soir, faire autre chose que de "repasser chez Robert". Et puis, lorsqu'on est "Bob", on voit moins le charme du détour par la friterie avant de rentrer.
La fermeture de Robert la frite, c'est l'un des symptômes d'une grande ville délaissée mais surtout d'une société qui vit d'une autre manière. D'une ville que beaucoup de ceux qui se disent "carolos" délaissent à la nuit tombée. Et si l'enseigne devait rouvrir parce qu'un repreneur se lancerait dans l'aventure, on trouverait toujours des gens pour dire que les frites sont changées, que la sauce n'a pas le même goût et que "c'était mieux avant". Peut-être ? Mais avant ne revient jamais.
