Ludivine Dedonder alerte sur l'avenir de l'armée : "On a remis la Défense sur les rails mais ce que prévoit l'Arizona, c'est le retour de la disette"
La ministre socialiste de la Défense du gouvernement sortant défend son bilan et ne cache pas ses craintes concernant l'avenir de l'armée belge.

- Publié le 22-09-2024 à 11h36

La guerre en Ukraine, l'affaire Jürgen Conings, des tensions géopolitiques inédites, un plan de revalorisation historique pour le personnel, une croissance budgétaire ambitieuse, de nouveaux quartiers militaires. Depuis sa nomination à la tête de la Défense, la ministre Dedonder (PS) n'aura pas chômé.
À l'heure de faire un bilan et de dresser les priorités d'un département qui ne manque pas de défis dans les années à venir, la Tournaisienne redoute des années de disette au sein de l'armée. Dans son viseur, les mesures insuffisantes prévues par l'Arizona alors que le contexte sécuritaire mondial aura rarement été aussi tendu.
Les objectifs en matière de Défense prévus dans la note du futur gouvernement vous inquiètent particulièrement, pourquoi ?
"Quand je les entends défendre le département dans les médias et quand on voit leurs deux objectifs dans la note qui a fuité, c'est-à-dire faire travailler les militaires jusqu'à 67 ans et atteindre 1,8 % du PIB consacré aux dépenses de Défense alors que ça fait 4 ans que je me fais harceler avec cet objectif des 2 %, il faut vraiment se pincer. Quand Francken et Ducarme nous répétaient qu'il fallait atteindre ces 2 % en 2024, on s'aperçoit que l'objectif MR-NVA s'élève pour le moment à 1,8 % en 2029 avec à côté un montant d'1,9 milliards d'investissements sauf qu'avec ce montant, on n'arrive déjà pas à ces 1,8 %, je me dis que soit c'est une erreur, soit ça cache autre chose, comme le fait de délaisser la recherche et le développement, ce qui serait catastrophique".
Est-ce que ces craintes sont partagées en interne ? "Je reçois énormément de messages de militaire qui craignent de revivre cette période de disette où la Défense était une variable d'ajustement budgétaire. Faire travailler les militaires jusqu'à 67 ans signifierait également peu de considération et de connaissance pour le métier. D'ailleurs, je vois mal comment c'est possible dans certaines fonctions, comme chez les instructeurs, les démineurs, les parachutistes, etc. Au vu du contexte actuel, ces mesures seraient très dangereuses pour notre sécurité et cela mettrait à mal toute l'armée. De ce que j'ai pu lire de cette note qui comporte peu de lignes pour l'armée, c'est vraiment inquiétant, flou et cela donne peu d'espoir pour la suite".
Pour vous, il n'y a donc aucune plus-value à faire travailler les militaires plus longtemps ?
"Il y a déjà toute une série de fonctions qui ne peuvent plus être exercées au-delà d'un certain âge et au risque de problèmes de santé et d'incapacité à réaliser certaines tâches. Il y a aussi un problème sécuritaire qui entre en jeu et si l'idée est d'engager 500 militaires de moins par an, c'est un très grand problème. On a besoin des jeunes pour diverses missions. Notre travail a toujours été fait de manière collégiale et ici, cette pseudo-réforme a été lancée sans aucune concertation, c'est de l'amateurisme et ça fait craindre le pire. À ce sujet, j'ai toujours dit qu'il fallait se mettre autour d'une table avec tous les acteurs pour bien réfléchir à tous les aspects. Cela m'attriste également car on a travaillé très dur pour remettre la Défense sur les rails et je n'ai pas envie qu'on nous rappelle dans cinq ans pour tout reconstruire, comme ça a été le cas en 2020. Personne n'a envie de ça".
Il faut dire qu'entre 1981 et 2019, le pouvoir d'achat du budget belge de la Défense a chuté de 2,39 milliards d'euros, pratiquement la valeur d'un budget annuel.
"Quand j'arrive dans ce département, ce fameux pourcentage du PIB consacré aux dépenses militaires n'atteignait même pas 1 %. Il faut se rendre compte que c'est un département qui a subi des coupes budgétaires pendant des années avec des ministres MR-NVA qui se sont succédé et qui se plaignent aujourd'hui d'un manque d'investissement. Les casernes étaient vieillissantes, le cadre de travail non adapté et on recrutait seulement 500 militaires par an contre près de 2500 aujourd'hui. Ils étaient déjà dans une logique d'économie à l'époque et c'est ce qui risque de se passer dans les années à venir. Leurs représentants parlent beaucoup mais dans les actes, il n'y a pas photo. Si c'est pour encore acheter des F-35 en plus pour faire bonne figure, en oubliant les hangars, le personnel et la trajectoire économique qui va avec, ce sera à nouveau un rendez-vous manqué".
Par rapport aux objectifs fixés lors de votre nomination, comment jugez-vous les résultats obtenus aujourd'hui ?
"On est à peu près à 90 % de ce qu'on voulait réaliser, on a remis l'armée sur le droit chemin en étant sur tous les fronts. Il y a eu la revalorisation salariale qui était attendue depuis 20 ans, l'achat de nouveau matériel, le rapprochement entre l'industrie belge et la Défense qui a permis de développer la recherche et le développement au niveau technologique. Le Plan Star a permis de remettre une trajectoire budgétaire claire et croissante au fil des années. On est allé chercher plus de 11 milliards d'euros d'investissements en plus de ceux prévus par la loi de programmation militaire précédente. Ce qui ne me semble pas être négligeable, même s'il y en a certains qui parlent fort pour se dédouaner".
La Belgique reste toutefois au fond du classement européen en matière d'exigences fixées par l'OTAN, notamment à l'égard des dépenses militaires.
"Avant de juger une situation à l'instant t, il faut regarder d'où on vient. J'ai d'ailleurs été félicitée par les partenaires de l'OTAN pour la reconstruction de notre département. Quand on a montré et expliqué notre trajectoire budgétaire, notamment aux partenaires américains, ils ont compris et salué le fait qu'on ait fait progresser la Défense. Par contre, ce n'est pas acheter du nouveau matériel sans infrastructure ni personnel qui nous fera progresser, c'est même tout le contraire. À l'avenir, il est important de continuer au niveau de cette trajectoire de croissance budgétaire, mais aussi en termes de recrutement, qui a été fixé à 2800 recrues à l'année dès l'année prochaine".
Au vu de la situation géopolitique, le plan STAR, qui définit les priorités pour le département de la Défense jusqu'en 2030, doit-il être revu lors de la prochaine législature ?
"Je pense que c'est important d'avoir une analyse du contexte sécuritaire avant chaque début de législature. C'est ce que nous avons fait avec des experts académiques et même des experts de tout bord avec ce gouvernement. Pour avoir une Défense efficace à la fois comme outil de dissuasion, de protection du territoire et de soutien en cas de crise nationale, il faut refaire une analyse et ajuster le cas échéant, le plan Star. Par rapport à ce plan, je crois qu'il est dans la lignée de ce qu'il faut faire, il n'y a rien à enlever. En revanche, on pourrait avancer certains investissements par rapport notamment à notre protection aérienne, c'est ce qui revient de nos discussions avec l'État-Major. Aujourd'hui, il faut donc continuer et renforcer cette trajectoire mais je crains qu'on retire certains points au vu de ce qui est prévu par ce futur gouvernement".
