"J'ai parfois l'impression d'être la poubelle des jeunes médecins qui semblent moins travailler que la précédente génération"
Alors que le nombre de généralistes ne cesse de diminuer, certains médecins continuent d'exercer après 65, voire 70 ans. Une réponse à la pénurie… mais aussi un combat pour la reconnaissance d'un métier qui peine à attirer les jeunes générations.

- Publié le 08-01-2025 à 08h10
- Mis à jour le 08-01-2025 à 09h34

Il avait annoncé prendre sa retraite l'année dernière, mais l'emblématique Yves Van Laethem n'a jamais vraiment quitté son premier amour : la médecine tropicale. À bientôt 72 ans, l'infectiologue devenu une figure médiatique majeure de la lutte contre le covid-19 et un visage connu de tous les Belges continue de prendre du plaisir en consultation et de rendre des services, bien qu'il ait dû s'adapter aux règles imposées par les hôpitaux.
"Je fais des désormais consultations à la travel clinic de l'hôpital Delta (Chirec) chaque lundi matin, qui accepte les médecins au-delà de 70 ans, donc je continue", explique-t-il avec enthousiasme.
Mes patients ne veulent pas que j'arrête"
Cette passion, il la partage depuis plus de quatre décennies. Malgré son expérience, la limite d'âge fixée à 70 ans à Saint-Pierre a forcé l'actuel président du Conseil Supérieur de la Santé (CSS) à chercher d'autres horizons. "J'aurais préféré rester à Saint-Pierre. Cela m'aurait évité de migrer ailleurs, mais ce n'était pas mon choix. La limite d'âge était là. Mon sevrage se fera donc du côté du Chirec".

Pourtant, dans un contexte de pénurie de personnel soignant, Yves Van Laethem reste convaincu qu'il peut apporter sa pierre à l'édifice. "Il manque de bras partout, y compris en médecine tropicale et pour les vaccinations. J'ai donc l'opportunité, malgré mon âge, de poursuivre un peu la route à l'hôpital", confie-t-il, derrière ses lunettes fumées.
"On devient la poubelle des jeunes"
À 69 ans, le Dr Pascaline Pierre, médecin généraliste à Wavre, n'a pas non plus raccroché sa blouse. "Ça fait quatre ans que je continue après ma pension. J'aurais pu m'arrêter, mais je n'y arrive pas", confie-t-elle avec un sourire en coin. La raison ? La passion, bien sûr, mais surtout les patients. Ils ne veulent pas que j'arrête. Avec la pénurie actuelle, je me demande : s'ils n'ont plus moi, qui va s'occuper d'eux ? Je connais leurs problèmes depuis longtemps, c'est plus facile de les soigner. Certains sont même devenus des amis".

Je ne refuse aucun patient, mais cette situation ne peut pas durer"
Loin de ralentir la cadence, Pascaline s'adapte. Pour elle, ce métier reste une vocation, malgré une certaine usure. Elle ne cache pas une certaine lassitude face aux lourdeurs administratives. En retrait des gardes de nuit et des week-ends depuis la suppression du poste médical de garde local, le Dr Pierre se concentre sur ses consultations.
"J'ai plus d'expérience, plus de confiance. C'est plus simple aujourd'hui qu'à 30 ans, souligne celle qui a également été conseillère au CPAS de Wavre. Toutefois, quand des médecins de ma génération partent à la retraite, leurs patients se retrouvent souvent chez nous, les plus anciens. Je récupère des flots de jeunes patients. Je n'ai rien contre eux, mais j'ai parfois l'impression d'être la poubelle des jeunes médecins. Les jeunes, on ne les voit pas beaucoup. Ils sont souvent en maison médicale, ils font leur plan à long terme mais ils donnent l'impression d'être moins disponibles, de moins travailler que la précédente génération".
Durant les fêtes, cette impression s'est d'ailleurs accentuée. "J'ai pris congé. Mais demander à être remplacée ? Impossible. Les jeunes sont en vacances, pas disponibles. Alors je travaille, indique-t-elle. J'aime ce métier, c'est une passion. J'ai connu l'époque où des médecins travaillaient jusqu'à 80 ans. Aujourd'hui, j'essaie d'équilibrer, mais je reste fidèle à mes engagements. Parfois, je manque de temps pour moi. Mais qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, je m'adapte".
"On peut avoir plus de 65 ans et rester très compétent"
Le Dr Marc Jamoulle, 77 ans, continue d'exercer à Charleroi après 50 ans de pratique, déterminé à répondre aux besoins malgré la pénurie de généralistes.
"Je ne refuse aucun patient, mais cette situation ne peut pas durer. Il est urgent de revaloriser notre métier. De plus, si j'avais la retraite de mes collègues français, je pourrais me consacrer à d'autres passions, mais avec les 1 410 euros que je gagnais en début de carrière, il était impossible de vivre décemment. La place des généralistes dans l'industrie de la santé est essentielle, mais elle reste sous-exploitée. Le marché de la santé pèse plusieurs milliards, mais la plus-value se fait surtout sur la technologie, là où l'on peut vendre quelque chose. Le médecin généraliste, lui, n'a rien à vendre à part sa communication".

De nombreux médecins de plus de 65 ans sont assez en forme pour continuer"
Selon lui, la profession manque cruellement d'attractivité en Belgique, contrairement à la Suisse ou l'Allemagne.
"Il n'y a aucune évolution de carrière pour un généraliste. La consultation reste à 30 euros, sans possibilité d'assumer plus de responsabilités. Après tant d'années d'études, il est plus intéressant de se spécialiser, regrette-t-il. C'est une profession sociale, qui exige des compétences en relations humaines, souvent sous-estimées. Mais aujourd'hui, on nous relègue à des tâches administratives ou répétitives. Les médecins généralistes sont souvent réduits à un rôle de secrétaire dans le système de santé. Par ailleurs, le lien avec mes patients est également essentiel. Quand je leur dis que je vais m'arrêter, ils commencent à s'inquiéter, car je fais partie de leur vie, parfois depuis des générations. J'ai l'impression d'être un témoin de leur histoire familiale".
De son côté, le Dr Van Laethem comprend la logique des limites d'âge dans les hôpitaux mais regrette leur rigidité. "À mon époque, certains médecins travaillaient jusqu'à 80 ans. Malheureusement, ils étaient parfois un peu "dépassés", tant dans leurs connaissances que dans leurs réflexes. C'est une réalité qu'il faut prendre en compte. Mais, comme pour le permis de conduire des personnes âgées, faut-il vérifier l'aptitude à continuer ou fixer une limite fixe ? Ça reste un débat. Ce qui est sûr, c'est que de nombreux médecins de plus de 65 ans sont tout à fait compétents et assez en forme pour continuer la pratique de leur métier".
Pour l'infectiologue, une approche différenciée selon les compétences pourrait être envisagée. "Je pense qu'il est plus simple de dire qu'on arrête à un âge donné. Beaucoup d'hôpitaux fixent cette limite à 70 ans, comme Saint-Pierre. D'autres, comme Delta, vont jusqu'à 75 ans. Mais je me sens apte à continuer ma pratique, j'ai l'envie, la motivation et je me sens tout à fait compétent", assure celui que beaucoup surnomment encore aujourd'hui "Monsieur Covid".