"Aujourd'hui, les médecins ne font plus ce métier pour s'enrichir. Ce temps-là est révolu"
Face aux réformes "autoritaires" du ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke, les médecins menacent d'une mobilisation historique. Patrick Emonts, le nouveau président de l'ABSyM, dénonce une "attaque frontale contre la médecine libérale" et une dérive vers l'étatisation.

- Publié le 17-06-2025 à 10h53

La tension monte dans le monde médical. Pour la première fois depuis des décennies, les syndicats de médecins menacent de faire grève.
En cause : un avant-projet de loi-cadre porté par le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke (Vooruit), qui entend plafonner les suppléments d'honoraires, supprimer le conventionnement partiel, durcir l'accès aux primes de l'INAMI et même, potentiellement, permettre le retrait du numéro INAMI par simple arrêté royal.
Les listes d'attente, qui sont déjà de deux ou trois mois, risquent de s'allonger encore — jusqu'à six mois, voire un an"
Face à ce que les syndicats qualifient de "dérive autoritaire" et d'"atteinte grave aux libertés professionnelles", l'ABSyM et le Cartel (GBO – Le MoDes – ASGB) dénoncent une réforme imposée sans concertation, qui risque selon eux d'aggraver la pénurie médicale et de menacer l'accessibilité des soins.
Dans le même temps, le socialiste flamand a réaffirmé vouloir lancer une réforme d'ampleur pour garantir la viabilité financière de notre système de santé.
Il évoque la possibilité d'un relèvement du ticket modérateur, de limiter les passages aux urgences pour des cas bénins, de mieux encadrer les prescriptions, ou encore de revoir les tarifs hospitaliers jugés incohérents. "Tout le monde devra faire un effort", insiste-t-il.
Mais du côté des médecins, l'heure est à la révolte. Menaces de déconventionnement massif, dénonciation d'un dialogue faussé, et désormais, appel à la mobilisation. À la veille d'une possible crise sanitaire et politique, nous avons rencontré le président de l'ABSyM, Patrick Emonts, qui est aussi gynécologue au CHU Liège, pour comprendre pourquoi les lignes rouges ont été franchies.
Vous accusez le ministre Vandenbroucke de porter atteinte à la liberté des médecins. De quelle liberté parle-t-on exactement ?
"Son projet de réforme est une attaque frontale contre la médecine libérale, il y a quand même très longtemps que les soins de santé n'ont plus été attaqués comme ça. Le ministre veut aller vers une forme de "fonctionnalisation" : transformer les médecins en quasi-fonctionnaires, avec des horaires rigides et un cadre strict. Or, notre métier repose sur la flexibilité, la disponibilité, l'engagement envers les patients, souvent en dehors des heures classiques. Si on casse cela, on nuit à la fois à la qualité et à l'accessibilité des soins. Moins de liberté, c'est moins de consultations en soirée, plus de délais d'attente, et une démotivation générale. Et tout ça au nom d'une logique économique qui ne reflète en rien la réalité du terrain. C'est un modèle qu'on est en train de torpiller, de casser. Et les listes d'attente, qui sont déjà de deux ou trois mois, risquent de s'allonger encore — jusqu'à six mois, voire un an."
Est-ce qu'on assiste, selon vous, à une étatisation progressive de la médecine en Belgique ?
"Oui, on assiste clairement à une forme d'étatisation. On perd alors ce qui fait la force de la médecine libérale : l'autonomie, l'adaptation aux besoins des patients, l'investissement personnel. C'est une logique trop rigide, déconnectée du terrain. On ne peut pas tout bouleverser d'un coup, surtout sans avoir terminé des réformes majeures comme celle du financement des hôpitaux ou de l'équilibre entre spécialités. Ce n'est pas en imposant un modèle unique qu'on améliore le système."
Le plafonnement des suppléments à 125 % à l'hôpital et 25 % en ambulatoire est vu comme une mesure pour éviter les abus. Pourquoi y êtes-vous opposé ?
"Les suppléments d'honoraires, ce ne sont pas des "abus" par principe : ce sont des honoraires adaptés, souvent liés à la qualité du matériel, au temps passé, à la formation continue, etc. Que l'on discute d'un plafonnement, pourquoi pas — mais ça doit se faire en concertation. Annoncer 125 % à l'hôpital et 25 % en ambulatoire, sans dialogue, c'est irréaliste."
Avez-vous un exemple précis ?
"À 25 %, en cabinet privé, vous ne couvrez même plus vos frais : secrétariat, matériel, loyer, informatique… Cela pousse les médecins hors du modèle libéral vers un système totalement contrôlé, et c'est là qu'on parle d'étatisation. En plus, à l'hôpital, 40 à 60 % des suppléments reviennent à l'institution pour son financement. Si on les supprime sans avoir terminé la réforme hospitalière, on met les hôpitaux en difficulté. Enfin, sur la transparence des tarifs, je suis d'accord : elle est essentielle, et elle existe déjà dans la loi. Mais imposer un plafond rigide, sans nuance, va freiner l'innovation et pénaliser à la fois les médecins et les patients."
Vous évoquez des médecins spécialistes qui s'interrogent sur la viabilité financière de leur pratique. Est-ce que vous avez eu des retours concrets de médecins inquiets face à leurs coûts de fonctionnement ?
"Oui, j'ai entendu plusieurs collègues, notamment en gynécologie, qui se retrouvent aujourd'hui en difficulté. Certains, à 58 ans, après une carrière de 70 heures par semaine, me disent : "J'ai soigné des milliers de patients, sauvé des vies, et pourtant, je dois demander un prêt à la banque pour faire tourner mon cabinet". C'est une réalité. On parle ici de médecins qui n'ont pas les moyens de s'arrêter, parce qu'ils n'ont pas de quoi assurer leur retraite. Ce n'est pas toute la profession, bien sûr, il y a des disparités entre spécialités. Mais justement, la réforme de la nomenclature doit permettre un rééquilibrage. Si elle est mal faite, elle risque de fragiliser davantage ceux qui sont déjà à la limite. Et avec des plafonds trop bas sur les honoraires, on explose le modèle économique. Aujourd'hui, les médecins ne font plus ce métier pour s'enrichir. Ce temps-là est révolu. On le fait par passion, par vocation. Mais il faut aussi pouvoir exercer dans des conditions viables. La liberté de facturation, encadrée et transparente, garantit aussi la liberté du patient. Si le tarif est trop élevé, il peut choisir un autre praticien, notamment un médecin conventionné à l'hôpital. Cette liberté-là est essentielle."
Vous avez récemment tiré la sonnette d'alarme sur une possible suppression du conventionnement partiel. Concrètement, qu'est-ce que cela impliquerait pour les médecins concernés ?
"La fin du conventionnement partiel poserait problème, surtout pour les médecins hospitaliers. Aujourd'hui, ils peuvent travailler à l'hôpital sous convention, puis exercer en dehors, en cabinet privé, où ils appliquent leurs propres honoraires. Supprimer cette souplesse reviendrait à leur interdire cette pratique mixte. Or, fixer une convention à, disons, 38 heures par semaine, permettrait de mieux encadrer cela : les heures supplémentaires seraient hors convention mais plafonnées. Ça aiderait à réduire les délais de soins sans forcer la main aux médecins. Le problème, c'est que le ministre veut conditionner des primes importantes au fait d'être entièrement conventionné, ce qui revient à une forme de contrainte. Il va même jusqu'à envisager un lien entre le conventionnement et le numéro INAMI ou le financement des syndicats. Là, on sort du cadre démocratique : on met une pression sur le médecin et sur les syndicats, qui devraient rester indépendants."
Et au-delà de l'accès aux soins, qu'est-ce qui vous inquiète le plus pour les patients ?
"Ce qui m'inquiète le plus pour les patients, c'est qu'un bon médecin doit prendre le temps d'écouter, comprendre et soigner et qu'avec cette réforme, tout cela est menacé. Ce n'est pas juste une prescription rapide. Beaucoup de patients viennent justement pour être entendus, et ça demande un médecin valorisé et respecté. Le ministre a montré une volonté d'agir pour redresser les finances, mais ça doit se faire avec méthode, pas brutalement. Les médecins sont prêts à participer à la maîtrise des dépenses, mais il faut revoir la loi de fond en comble, en se concentrant sur les volumes et en évitant les excès. Pour l'instant, nous ne pouvons pas accepter la proposition telle quelle."
C'est rare que les médecins parlent ouvertement de grève. Jusqu'où êtes-vous prêts à aller ?
"Quand on voit que la concertation n'avance pas et que le ministre ne bouge pas, la grève devient le dernier recours. La probabilité d'une grève nationale des médecins, qui n'a pas eu lieu depuis 20 ans, est donc élevée. Ce mouvement concernera aussi les dentistes et d'autres professionnels de santé, car la situation impacte tout le secteur. Nous avons sondé la base, et le message est clair : si rien ne bouge, ils passeront à l'action. Les chambres syndicales reçoivent plus de 700 mails par jour, signe d'une mobilisation sans précédent, des deux communautés linguistiques. Habituellement divisés, tous se rassemblent face à la gravité de la situation. Même le Cartel, autre syndicat de médecins, nous soutient pleinement. Toutes les spécialités, généralistes, spécialistes, francophones, néerlandophones, Bruxelloises, sont unies. C'est rare et il faut le souligner. La priorité absolue du médecin reste ses patients, avant ses revenus ou son temps libre. Or cette priorité est aujourd'hui clairement menacée, ce qui pousse les médecins à se mobiliser."
