La série "Heated Rivalry" met à nu le tabou de l'homosexualité dans le sport : "C'est un milieu très conservateur, en retard de plusieurs guerres"
À voir dès ce vendredi 6 février sur HBOMax, la série canadienne "Heated Rivalry" est devenue virale en touchant un point sensible : le tabou de l'homosexualité dans le sport masculin. Entre vestiaires hostiles et silence des instances, enquête sur une omerta qui perdure.

- Publié le 05-02-2026 à 15h00
- Mis à jour le 05-02-2026 à 16h54

Deux hockeyeurs stars, rivaux sur la glace et amants en secret. Avec Heated Rivalry, série canadienne devenue virale avant même son arrivée en Belgique (où elle est disponible dès ce vendredi sur HBOMax), la fiction s'attaque frontalement à l'un des grands tabous du sport de haut niveau : l'homosexualité masculine dans les sports collectifs.
Sous ses scènes torrides et son esthétique très codifiée, la série raconte surtout une peur bien réelle : celle de ne pas pouvoir aimer librement sans mettre en péril une carrière, un vestiaire, une image publique.
Si le public féminin s'est massivement emparé du phénomène, l'écho dépasse largement le simple succès de plateforme.
Le mouvement sportif se distingue par son conservatisme : On l'a vu sur toutes les questions homme-femme, lutte contre le racisme, homophobie, etc"
Heated Rivalry agit comme un révélateur, mettant en lumière une culture sportive encore marquée par la virilité, le silence et la norme hétérosexuelle.
Un lien persistant entre sport et masculinité
Alors pourquoi l'homosexualité reste-t-elle si difficile à assumer dans le sport masculin d'élite, et en particulier dans les sports collectifs ? Pour Jean-Michel De Waele, sociologue du sport à l'ULB, la réponse tient d'abord à une construction symbolique tenace : le sport masculin reste fortement lié à la virilité, avec un fond de masculinisme très présent dans ces milieux. "Le mouvement sportif, rappelle-t-il, se distingue par son conservatisme : on l'a vu sur toutes les questions homme-femme, lutte contre le racisme, homophobie… le milieu sportif est généralement en retard de plusieurs guerres." Cette résistance au changement traverse tous les niveaux. Si certains clubs affichent des positions progressistes, beaucoup de joueurs et une partie du public affichent des visions très conservatrices. "C'est un univers peu perméable aux évolutions de la société," constate le chercheur, soulignant combien il reste difficile d'y moderniser les mentalités et remettre en cause les tabous installés.
Le tabou le plus difficile à traiter est celui lié à l'homosexualité dans le foot. J'ai pu constater le silence des autorités et une forme d'autocensure des principaux intéressés"
Il faut dire que la culture du vestiaire cristallise également ces tensions. "Il y a ce rapport au corps, à la nudité, et cette espèce de fantasme de la virilité, qui est absurde mais qui persiste," explique Jean-Michel De Waele. Dans cet espace clos où la proximité physique est permanente, le silence pèse lourd. Les sportifs craignent autant les réactions du public – moqueries, hostilité – que celles de leurs coéquipiers. "On peut craindre qu'un certain nombre de sportifs, que ce soit au hockey, au foot ou au rugby, réagissent négativement."
Le silence coupable des instances
D'ailleurs, le constat est sans appel : les coming out dans le sport de haut niveau masculin restent (très) peu nombreux. Et face à ce repli identitaire qui traverse nos sociétés, "le mouvement sportif et les clubs ne font absolument rien, ne s'emparent pas de cette question", souligne-t-il. Face à ce phénomène, Pierre Rondeau a voulu aller au-delà des impressions. Dans Les Tabous du foot, l'économiste du sport et codirecteur de l'Observatoire sport et société à la Fondation Jean-Jaurès s'est appuyé sur des études scientifiques pour démontrer que le football se protège derrière des non-dits plutôt que de traiter ses vrais problèmes. Et le constat est sans appel : "Sans aucun doute, le tabou le plus difficile à traiter est celui lié à l'homosexualité dans le foot, confirme-t-il. J'ai pu constater le silence des autorités et une forme d'autocensure des principaux intéressés."
Ce silence institutionnel finit d'ailleurs par créer un cercle vicieux. Dans un sport "très hétéro-normé", les homosexuels sont contraints de se cacher face aux insultes homophobes qui résonnent dans les vestiaires, devant les écrans et dans les tribunes. L'économiste a donc voulu documenter cette réalité par des données, mais s'est heurté à un vide alarmant : "Il y a très peu de recherches sur le sujet, peu de témoignages. Les joueurs attendent la fin de leur carrière pour se déclarer, quand ils osent le faire."
Le cas d'Olivier Rouyer, footballeur français qui a attendu dix-huit ans après la fin de sa carrière pour faire son coming out, illustre cette autocontrainte. "Personne ne lui a mis la pression, mais il s'est autocensuré, laissant croire que ça lui porterait préjudice auprès du club, des sponsors, des supporters."
Cette peur n'est pas infondée : en 1990, l'Anglais Justin Fashanu payait le prix fort pour avoir brisé l'omerta. Premier footballeur professionnel au monde à faire son coming out, il s'est heurté au rejet de sa propre famille, aux insultes de ses managers – l'un le traitant ouvertement de "putain de tapette" – et à l'hostilité des supporters. Sa carrière s'est effondrée. En 1998, il se donnait la mort à Londres, à 37 ans. Près de trente ans après son geste courageux, aucun joueur de premier plan et en activité n'a encore osé suivre ses pas.
Pour Pierre Rondeau, la responsabilité est claire : c'est d'abord aux instances de lutter contre l'homophobie autant que contre le racisme. "On doit être noté sur sa performance de footballeur, pas sur son orientation sexuelle", insiste-t-il. Mais tant que l'ensemble de la communauté footballistique intègre que ce sport est hétéronormé, le tabou persiste. Un contraste frappant avec le football féminin, où l'homosexualité est bien mieux acceptée.
Quoi qu'il arrive, cette différence de traitement interroge. "Je pense qu'il y a plus d'ouverture d'esprit chez les femmes, observe De Waele. Des athlètes extraordinaires comme Martina Navratilova ou Amélie Mauresmo ont eu le courage de briser le silence, ouvrant une voie plus praticable pour les générations suivantes." Toutefois, même dans le sport féminin, les préjugés persistent : "Il y a cette espèce de culture populaire totalement beauf avec des moqueries, comme si toutes les femmes pros étaient lesbiennes, ce qui est évidemment absurde et idiot."
De manière générale, si des progrès ont été réalisés, le sujet reste brûlant. Tous les milieux sont très loin d'avoir accepté le mariage pour tous ou l'homosexualité. Et les instances se contentent trop souvent de campagnes de communication de façade plus que d'actes forts pour sanctionner les abus et libérer la parole des athlètes. D'ailleurs, dans le sport de haut niveau, cette intolérance trouve un terrain fertile : "Tout est bon pour isoler et nourrir les moqueries, les attaques : que ce soit la couleur de peau, la religion… Et si on vient avec la sexualité en plus, ça va encore plus alimenter les insultes", note Rondeau. Un climat hostile qui explique, en creux, pourquoi le silence reste si souvent la stratégie de survie.
