Leïla Bekhti : "C'est plus facile d'être radical que d'écouter"
L'actrice française est à l'affiche de "Je verrai toujours vos visages". Un drame intense dans lequel Jeanne Herry éclaire le fonctionnement de la justice restaurative. À découvrir dès ce mercredi en salles.

- Publié le 04-04-2023 à 15h31
- Mis à jour le 04-04-2023 à 15h44

Le 14 mars dernier, l'équipe au grand complet, ou presque, de Je verrai toujours vos visages*** était réunie au Bristol, célèbre palace du 8e arrondissement, à l'occasion de l'avant-première parisienne du film. On y retrouvait une Leïla Bekhti – vue récemment dans Le Grand Bain de Gilles Lellouche ou Les Intranquilles de Joachim Lafosse – visiblement très marquée par ce film. Non seulement par le tournage, mais aussi par la tournée en province qui précède sa sortie.
"On sillonne la France en ce moment et je n'aurais pas pensé qu'il y aurait autant de témoignages après le film, autant de gens qui ce qui se dévoilent. Il y a une sorte de libération de la parole. On part à Rennes et à Lyon dans quelques jours, j'ai hâte. Rencontrer le public, c'est l'un des trucs que je préfère dans ce métier. Il n'y a rien de mieux qu'un public qui donne son avis. En ce moment, on vit dans un monde marqué par le manque d'empathie, de dialogue, marqué par la radicalité. La nuance est difficile. Ça fait du bien de voir des films où le bon et le beau peuvent exister", s'enflamme l'actrice française. Dans Je verrai toujours vos visages, la compagne de Tahar Rahim campe une ancienne caissière, victime d'un violent braquage, qui choisit de participer à une série de rencontres, en prison, avec des détenus coupables d'agressions violentes.

Que connaissiez-vous de la justice restaurative avant de lire ce scénario ?
Absolument rien. Je ne savais même pas qu'elle existait. Pour être tout à fait honnête, j'ai été surprise, bluffée par ce processus. Pour moi, c'est un film salutaire, qui met en avant l'écoute, le dialogue… Quand un auteur d'infraction reconnaît la souffrance d'une victime, ce n'est pas la même chose, pour une victime, que quand c'est ton voisin, ton mari ou ton frère. Et puis c'est un film sur la réparation. Ce sont des gens qui veulent se réparer. Au bout de 15 heures de conversation, il est obligé de se créer un lien. Même si ce lien-là peut disparaître du jour au lendemain.
Avez-vous rencontré Élisabeth, la femme dont votre personnage est inspiré ?
Non, je n'ai pas voulu. Ça ne m'a même pas traversé l'esprit. J'aurais trouvé ça très indécent de ma part de demander à une vraie victime de convoquer ses démons, ses souvenirs douloureux pour que moi, je sois au plus près de mon personnage. Après, Jeanne Herry s'était très bien documentée pendant deux ans. On a pu lui poser toutes les questions qu'on voulait.
Vous n'avez pas cherché à assister à ce genre de réunion entre agresseurs et victimes ?
On ne pouvait pas. C'est vraiment sécurisé. Et tant mieux. Ce qui m'a frappé, c'est que c'est un film sur l'altruisme. Que ce soit les auteurs d'infractions ou les victimes, il y a un endroit où on les écoute. Nawelle, mon personnage est très en colère. Dès le départ, elle dit : je vais les regarder dans les yeux. Et la première chose qu'elle fait, c'est de baisser la tête…
Vous pensez que Nawelle vient d'abord pour exprimer sa colère ?
Du côté des victimes, il y a forcément une envie de se réparer. Nawelle vient en colère, mais pour se réparer. On parle souvent de la relation entre victimes et agresseurs, mais il y en a aussi une entre les victimes. La première chose que Nawelle découvre, c'est qu'elle n'est pas seule. Ça fait du bien de savoir que d'autres personnes ne dorment pas la nuit, n'arrivent plus à s'occuper de leurs enfants, se sentent impuissants. C'est très dur pour une victime, parce qu'après le procès, la condamnation – pour peu qu'il y ait un procès -, la famille dit à la victime : "Maintenant, il faut passer à autre chose." Mais comment on passe à autre chose ? Là, on prend le temps aussi. L'écoute, c'est vraiment l'un des personnages principaux du film. Ce sont les silences aussi, les silences dont on a tous besoin. Il est vrai qu'aujourd'hui, c'est plus facile de choisir un camp, d'être radical, de ne pas écouter. Et là, c'est tout le contraire…
Ce cercle de parole réunit des jeunes, des vieux, des Noirs, des Arabes, des Blancs. Vous le voyez comme une métaphore de la société française, très fracturée ?
Oui. En même temps, ce que Jeanne a voulu raconter, c'est aussi des gens qui, normalement, ne devraient pas se parler : un auteur d'infraction avec une victime qui n'est pas liée à son affaire. L'intelligence du dispositif, c'est qu'il peut vraiment apporter quelque chose. Suliane Brahim le dit dans le film : on vous dira que c'est naïf, mais, à la fin des réunions, il y a vraiment des gens qui se prennent dans les bras. Mais c'est un vrai travail, avec des travailleurs sociaux, des bénévoles… C'est beau les gens qui se réveillent le matin pour faire le bien autour d'eux ! Là, j'ai rencontré des gens de la justice restaurative dans chaque ville où l'on tourne. C'est eux qu'il faut applaudir, pas nous, les acteurs…
Ça fait du bien de voir des films où le bon et le beau peuvent exister.
Le film repose quasi uniquement sur la mise en scène de la parole. C'est un défi pour une actrice ?
C'est très rare d'avoir chacun un monologue de trois pages à dire. C'est drôle, parce qu'on avait le trac pour nous, mais aussi pour les autres. Il y a un rituel qui s'est mis en place. Le fait d'être dans le même décor, à la même place pendant ces semaines de tournage, forcément, tu prends des habitudes. On n'avait pas de verre, on ne mangeait pas… Et il n'y avait pas de flash-back pour illustrer ce qu'on disait. On avait juste une chaise, notre corps et notre visage. Les mots étaient d'une importance capitale. C'était excitant de ne pas avoir d'appui et de se dire : OK, il n'y a qu'avec la parole qu'on va traduire nos émotions. Mon personnage, c'est quelqu'un qui prend des cachets, des calmants. C'est quelqu'un qui ne dort pas vraiment depuis son agression. Du coup, pour moi, elle n'a pas du tout dormi la veille de la première réunion de justice restaurative. Elle est trop en colère, elle appréhende, elle a peur. Donc je n'ai pas beaucoup dormi. Et j'ai beaucoup mangé ; je voulais être un peu bouffie. Et puis, petit à petit, pendant le tournage, vu qu'on a eu la chance de tourner dans l'ordre chronologique, j'ai un peu mieux dormi, j'ai un peu mieux mangé. Et j'ai retrouvé un semblant de lumière. Au même titre que mon personnage se libérait de quelque chose, je me libérerais de ce poids-là. Après, on va rester décent. Nous avons a eu la chance de jouer les victimes ; nous ne sommes pas des victimes.
Ce rôle vous a donc accompagnée au-delà du plateau ?
Un peu. Après, le fait d'avoir trois enfants, ça te ramène le plus à la vie. Car le personnage de Nawelle et la justice restaurative, ils s'en contrefoutent. Pendant le tournage, on n'arrive pas forcément à trouver le bon équilibre. Et puis, à la fin du film, on le trouve, parce qu'il faut retourner à la vie. Moi, j'ai besoin de vivre des émotions, pour pouvoir ensuite les donner à mes personnages.
Il y a deux ans, vous campiez un autre rôle très intense dans Les Intranquilles de Joachim Lafosse. Quel souvenir gardez-vous de ce tournage ?
J'ai adoré travailler avec ce mec ! On est évidemment resté en contact. Joachim, Damien (Bonnard), Gabriel (Merz Chammah, le petit-fils d'Isabelle Huppert, qui joue l'enfant, NdlR) et moi, on a vraiment fait ce film ensemble. Joachim nous avait proposé de répéter pendant dix jours avant le tournage. Ça a été merveilleux et je pense que ça a été le début d'une super collaboration, parce qu'on a vraiment pu chercher. Les Intranquilles, du titre au film, en passant par le tournage, j'ai tout aimé. C'est un film qui m'a fait beaucoup de bien, dans le travail. Ça a été formidable ! On parlait d'humanité tout à l'heure… Je suis très amie avec Virginie Efira. Quand je vois Cécile de France, François Damiens, Benoît Poelvoorde, Jérémie Renier, Yannick Rénier… Quand même les Belges, il y a un truc à part. Je sais que Joachim peut être très dur. On s'est peut-être rencontrés au bon moment. Je croise les doigts pour qu'on retravaille ensemble…

À savoir
Au cinéma ce mercredi, Je verrai toujours vos visages est le troisième long métrage de Jeanne Herry, notamment après Pupilles en 2018 (déjà avec Miou-Miou, Élodie Bouchez et Gilles Lellouche), où elle abordait le travail d'accompagnement de l'accouchement sous X et de l'adoption. Dans son nouveau film, la fille de Miou-Miou et de Julien Clerc s'intéresse à nouveau à une question sociale, en filmant, à l'œuvre, le fonctionnement de la justice restaurative, qui consiste à faire dialoguer des victimes et des auteurs d'infractions. Et ce grâce à un casting de haut vol, où l'on croise Leïla Bekhti, Adèle Exarchopoulos, Jean-Pierre Darroussin, Denis Podalydès…