"On se reconnaît en fonction de son propre goût. Ça fait partie de la guerre des goûts"
Philippe Claudel et Christine Angot ont rencontré les étudiants du Choix Goncourt de Belgique. Verdict ce 11 décembre.
- Publié le 09-12-2025 à 06h40

Jolie assemblée à Passa Porta en ce mardi soir de novembre, une semaine avant que l'Académie Goncourt ne décerne son fameux prix, le Graal de tous les écrivains. Venus d'Anvers, de Gand, de Bruxelles ou d'ailleurs, une centaine d'étudiants et de professeurs assistent à la rencontre promise. Et quelle rencontre ! Le président du Goncourt, lui-même, Philippe Claudel, écrivain et cinéaste qu'on ne présente plus, et Christine Angot, également célèbre écrivaine et membre du jury, sont venus leur dévoiler les coulisses du Goncourt et le rôle d'un juré de grand prix littéraire.
L'occasion rêvée de découvrir le Goncourt de l'intérieur, la fabrique et les coulisses d'un prix, d'autant que les deux hôtes n'ont été avares ni en confessions – au sujet de leur overdose de lecture, par exemple – ni en conseils. Comme, être soi-même, être à l'écoute de ce qui se dit, comprendre les autres éclairages, défendre son point de vue bec et ongles à l'heure où le débat est ultra-polarisé. Auront-ils été entendus ? Verdict ce 11 décembre.
"C'est ce que j'aime ou que j'aime moins qui me guide. Est-ce que j'entends une voix ? Est-ce qu'elle fait des phrases ? Cela ne s'explique pas. C'est une question de goût. On se reconnaît en fonction de son propre goût. Ça fait partie de la guerre des goûts", déclare Christine Angot.
Et Philippe Claudel de renchérir, en se référant au fameux "Bon qu'à ça" de Samuel Beckett. "Quand je vois qu'un auteur n'est 'bon qu'à ça', quand on ressent qu'il se passe quelque chose, qu'il y a une nécessité d'écrire et non pas de faire un livre, alors on y est". Si on entre dans un livre comme on entre pour la première fois, ébahi, dans un édifice, si on a le bonheur de faire cette découverte, c'est qu'on y est."
Un Goncourt très prescripteur
Lancement exceptionnel donc pour la dixième édition du Choix Goncourt de la Belgique organisé par l'ambassade de France en Belgique, la direction de l'Agence universitaire de la Francophonie – Europe Occidentale, l'Alliance française de Bruxelles-Europe et Passa Porta. Un Choix important quand on sait qu'en France, le Goncourt des lycéens est le prix le plus prescripteur après le Goncourt.
Depuis 2016, le Choix Goncourt de la Belgique réunit chaque année près de 250 étudiants néerlandophones et francophones issus de 18 universités et hautes écoles belges, qui sont donc plus âgés que les Français qui participent au Goncourt des lycéens. À leur tour, dans la foulée des écrivains jurés, ils éliront leur favori parmi les huit ouvrages de la deuxième sélection de l'Académie Goncourt. Pour la plupart d'entre eux, il s'agit d'une première approche de la littérature contemporaine.
En tout, il existe une cinquantaine de Choix Goncourt, de la France au Vietnam et de l'Allemagne au Cameroun. Grâce à ces prix, les jeunes peuvent se confronter à une émotion esthétique.
L'acmé de la saison littéraire
Mais pourquoi le Goncourt bénéficie-t-il d'une telle aura ? Considéré comme l'acmé de la saison littéraire, comme le prix le plus prescripteur, avec une moyenne de 577 000 exemplaires vendus, le Goncourt change la vie d'un écrivain, mais aussi d'une maison d'édition. Les jurés endossent donc une sérieuse responsabilité et sont censés être aujourd'hui incorruptibles contrairement à une certaine époque où régna un sacré jeu d'influence, avec, carrément des membres payés par des maisons d'édition.
Après avoir aimé un livre, reste aux jurés à le défendre et ce n'est pas une sinécure. "C'est fatigant, explique Christine Angot. C'est dur. Il faut dire la force du livre, l'intérêt, la singularité de l'auteur. Il y a forcément une bagarre car le jury Goncourt est assez hétérogène. Il y a plusieurs idées de ce qu'est la littérature. On ne partage pas forcément cette idée. On peut trouver que cette idée de la littérature qui domine à une époque, c'est nul. Cela ne m'intéresse pas de défendre un livre que je trouve bon mais qui est banal."
Le Goncourt est aussi le reflet de l'amour de la France pour les lettres, "le vestige de cette confiance qu'on avait en France pour la littérature" explique Christine Angot. "Aux États-Unis, l'art contemporain, ça compte. En France, la littérature, ça compte. Et on a l'idée qu'il faut le faire savoir dans le monde entier, qu'il faut qu'on aille évangéliser la littérature française. Si les gens qui ont entre 15 et 20 ans ne lisent plus, si la transmission ne se fait pas, c'est fini", explique l'auteure de Un amour impossible (Flammarion, 2015).
Se mettre en retrait
La littérature, en effet, quelle affaire à l'heure où les tweets et l'immédiateté sont rois. "Si on fréquente les textes, on donne du temps, on se met en retrait et c'est ce temps-là qui permet de se construire" dit à son tour Philippe Claudel, qui commence à lire les livres du Goncourt en mai généralement, et qui lit jusqu'à trois livres par jour. "Quand on annonce en septembre aux jurés des Choix Goncourt qu'ils doivent lire 15 livres d'ici novembre, les premières réactions ne sont pas très positives…"
Faire face aux problèmes
Nadia, 23 ans, étudiante en langues allemande et française, en sait quelque chose. Elle est venue d'Anvers pour assister à cette soirée chamarrée et chaleureuse, après avoir participé voici deux ans au jury. "J'étais débutante en français. Lire les livres sélectionnés m'a aidé à faire face à mes problèmes et j'ai appris que la littérature française n'est pas seulement classique. Je constate dans mon environnement qu'on lit de moins en moins. Ce prix nous encourage à lire ensemble. Moi, je vais lire 4 des 15 livres. Je vais découvrir le monde. J'aime choisir des thématiques que je ne connais pas pour élargir mon horizon."
Pendant qu'on range les chaises et démonte le podium, un groupe de jeunes gens, qui étudient la linguistique et la littérature à l'Université de Gand et qui suit de plus en plus les "booktokeuses", attend de recevoir les huit livres sélectionnés, ceux de l'avant-dernière liste du Goncourt. Pour Eline, qui n'est pas une grande lectrice, il est également très intéressant de participer au prix pour apprendre à juger selon ses propres critères et de découvrir la littérature contemporaine, elle qui ne connaît que les classiques. "On aura un meilleur aperçu. Cela va changer mon approche. Avant, je lisais des livres populaires, comme ceux de Marc Levy."
Jens, seul garçon du groupe, qualifie l'expérience d'unique : "C'est très particulier de lire des livres et d'en parler. Il est intéressant de participer activement au monde littéraire et cela exige que nous nous informions. Eva confirme : "Cela va être une expérience différente. Lire enrichit la vie, permet de ressentir des sentiments, de s'émerveiller comme pour les autres formes d'art."
Très enthousiaste, ardente défenseuse de la culture haïtienne, Kathleen Gyssels enseigne à l'Université d'Anvers et a déjà participé au Goncourt de la Belgique. "Je trouve très intéressant que les étudiants prennent conscience de la complexité de la fabrique d'un classique. On travaille beaucoup sur la machine éditoriale. Je leur apprends l'importance de la quatrième couverture, ce premier contact avec le livre, la calligraphie. Je leur donne des astuces pour lire un maximum de livres en un mois. Je les invite à se questionner : Qu'est-ce qu'un style ? Qu'attend-on de la littérature ? De quoi parle le roman ? A-t-il une dimension politique comme c'est le cas pour Passagères de nuit de Yanick Lahens et Haïti ?".
