"Trump est un trou noir qui absorbe tout l'oxygène dans les médias"
Entretien avec Patrick Chappatte, caricaturiste qui avoue ne pas pouvoir s'empêcher de représenter le Président américain.

- Publié le 21-12-2025 à 08h12

Patrick Chappatte poursuit sa collaboration avec plusieurs médias et pose un regard lucide sur la situation actuelle aux États-Unis. Ce livre à quatre mains, avec Ann Telnaes, il l'a envisagé comme une nécessité face aux dérives du pouvoir américain.
Patrick Chappatte, pourquoi ce livre et comment en êtes-vous arrivé à vous dire qu'il fallait le faire ?
Je suis déjà très content de faire découvrir Ann Telnaes au public francophone. C'est une grande dame du dessin de presse américain. On se connaît depuis de longues années. Elle a été présidente de l'association américaine des cartoonistes et elle m'a fait entrer dans le board de cette association. J'y suis toujours. On partage la même volonté de défendre la profession et plus largement les questions de liberté d'expression. Le déclencheur de ce livre d'entretiens, c'est bien sûr sa démission du Washington Post. Ann a posé un acte de courage et de principe. Le journal, qui avait une grande tradition de critique du pouvoir, a eu peur. Il a piétiné ses principes. Face à cette situation, je voulais faire quelque chose avec elle. On est tous effrayés de voir ce qui se passe là-bas et je pense qu'on n'en perçoit pas tous les relents.
Vous avez invité Ann Telnaes à Genève…
Oui, c'était en juin. Il y avait un petit film sur la démocratie en Amérique qui tourne autour d'elle. Quand on a annoncé sa venue, on était dans un cinéma de Genève et toutes les places ont été réservées en deux heures. On a ouvert une deuxième salle où les spectateurs pouvaient assister à cette rencontre via une projection. Je me suis rendu compte qu'il y avait un vrai intérêt et une vraie peur aussi de ce qui se passe aujourd'hui aux États-Unis. J'ai donc proposé à Ann de faire ce livre. On a organisé nos premiers échanges dans mon atelier en Suisse. Ensuite, on a poursuivi en distanciel. Mais ce sont de vrais entretiens.
Existe-t-il une version de cet ouvrage en anglais, pour le marché américain ?
Non, j'espère pouvoir dire pas encore. On était proche d'en trouver et puis, allez savoir pourquoi, ils se sont ravisés. Bizarre…
En Europe, on connaît assez bien votre trait. Par contre, on découvre celle d'une dessinatrice très expressive…
Absolument. Ann a été à l'école Disney. Cela se ressent dans son trait qui est unique.

Votre ouvrage porte sur la censure sous l'ère Trump. Il est donc normal de le retrouver à toutes les pages, mais n'est-ce pas compliqué de vivre tous les jours avec ce personnage sur votre feuille de dessin ?
C'est un sujet de débat avec Ann. Je lui faisais remarquer qu'on le dessine tous les jours, que j'aimerais bien m'en éloigner un peu, Tout en constatant que je n'y arrive pas. Elle, elle est très claire, elle dit qu'il faut le faire tous les jours parce qu'il s'agit de montrer sa constante dérive. Ses excès quotidiens. Ses incohérences. Il faut bien reconnaître qu'on est dans une forme de burn-out. On sait aussi qu'on joue son jeu puisqu'il est le narcissisme fait homme. Il est ce trou noir qui absorbe tout l'oxygène dans les médias. Son nombril avale le monde. C'est sa technique d'être partout, elle a été théorisée par son ex-conseiller Steve Bannon. C'est une vraie stratégie "d'inonder la zone" et ça marche et du coup il est capable sans aucune limite, ni vergogne, de dire une chose et son contraire, une outrance puis une autre. Lors de son premier mandat, en tant que cartooniste, on l'a déjà constaté, on est tout le temps dépassé par la réalité. Mais, en même temps, on peut se dire qu'il y a une possibilité d'exorciser l'effet que produisent ce personnage et ses politiques. Un exorcisme qui passe à travers le ridicule qu'il génère presque naturellement. Et ça, ça nous fait du bien et ça permet de montrer sa bêtise, sa médiocrité, sa cruauté.
Vous pensez que ça le touche ?
Il est très sensible à son image à la télévision. On l'a vu dans ses réactions face à certaines émissions. Pas certain qu'il lise les journaux, mais il doit voir passer quelques caricatures. Les autocrates et les narcissistes ont la peau très fine, sont très sensibles au ridicule. En même temps, le rire c'est l'antidote à la peur. Or, Trump s'appuie sur la peur qu'il inspire. Le ridiculiser, c'est un travail de sape et ce n'est déjà pas si mal. Lors de son premier mandat, un conseiller nous avait expliqué qu'il aimait se voir dessiner avec beaucoup de cheveux. Il aime se voir avec sa grande mèche, il y a un grand travail de coiffure chez lui pour se donner une apparence de beau jeune homme à la coiffure abondante. Dans la culture américaine, la mèche de cheveux, le petit gâteau qu'on fait monter sur la tête, c'est très important. On est pas mal à avoir décidé de changer notre façon de le représenter et de le montrer juste avec quelques filaments de cheveux. En plus, c'est beaucoup plus proche de la réalité. C'est plus vexatoire pour lui, c'est très drôle et en même temps ça dit tout du personnage parce que le fond lui importe peu. C'est l'image qui compte.