Bruxelles, Kafka, son père... Jean-Philippe Toussaint évoque ses influences
Son cycle de Bruxelles s'achève dans "La Hantise", un récit séduisant qui mêle espionnage et Nouveau roman. Revue de ses charmes avec notre maître alchimiste.

- Publié le 27-08-2026 à 15h14

Si Jean Detrez n'avait pas ramassé La clé USB (2019), perdue par l'inquiétant lobbyiste Stavropoulos, il se serait épargné pas mal de désagréments. Mais il n'aurait pas pu se livrer dans Les émotions (2020) ni boucler avec La Hantise une aventure très au-dessus de ses moyens de cadre à la Commission européenne. Et nous aurions raté, nous pauvres lecteurs, une trilogie décontractée et enlevée, en particulier dans ce final qui revisite le roman d'espionnage, rappelle l'épopée amoureuse du Cycle de Marie et, comme toujours, évoque notre monde avec esprit et intelligence (on ne confond pas les deux).
Il aura fallu attendre pour qu'enfin, Jean et Jean-Philippe s'attaquent aux aboutissants d'une affaire qui mêle corruption à la Commission, influence chinoise, piège à la crypto-monnaie et Yolanda Paul. C'est qu'au milieu de cette grande aventure moderne, Toussaint a glissé deux livres, beaux et étonnants. L'Instant précis où Monet entre dans l'atelier est une mince plaquette sur les dernières années du peintre absorbé dans ses Nymphéas ("La création est un très bon bouclier face à la mort", selon Toussaint) et L'Échiquier, peut-être son plus beau texte, longtemps dans la bataille du Goncourt 2023, exceptionnellement, dans tous les sens du terme, autobiographique. Il y est beaucoup question d'Yvon Toussaint, auteur, rédacteur en chef du Soir, européen convaincu, père admiré mais intimidant, même pour un fils devenu écrivain majeur. Comme les livres récents, ce père hante aussi La Hantise.
Bruxelles
"Je voulais consacrer une séries de romans à Bruxelles. L'idée est venue après la disparition de mon père en 2013. Bruxelles était son territoire. Mais je situe la mort du 'père fictionnel' en 2016, l'année du Brexit et de l'élection de Trump. Cette conjonction crée une date charnière. Aux racines du cycle, il y a également ma découverte de la prospective et du potentiel romanesque d'un personnage qui travaille sur le futur."
La crise sanitaire
"Pour le Cycle de Bruxelles, j'ai un peu travaillé en journaliste, comme mon père. Je me suis renseigné sur les questions européennes et la prospective, j'ai interviewé des fonctionnaires, je me suis documenté… Je devais écrire le troisième volet en 2020, la crise sanitaire m'a empêché de relancer des entretiens préparatoires."
Alfred Hitchcock
"Hitchcock, c'est ma tasse de thé. Je n'avais jamais eu l'occasion d'utiliser cette influence, mais dès La Clé USB, j'ai revu tous ses films. D'un point de vue de l'intrigue, il est fascinant. J'exploite ici un schéma particulièrement 'porteur' : la femme aimée est mise en danger parce qu'elle est envoyée au milieu des méchants, à l'exemple d'Ingrid Bergman dans Notorious (Les Enchaînés, 1946) ou Eva Marie Saint dans North by Northwest (La Mort aux trousses, 1959)."
John le Carré
"Je connaissais mal les romans d'espionnage. Mais mon père a lu tout John le Carré. Quand ma mère a fait un rapprochement avec La Clé USB, j'ai ouvert ses livres avec bienveillance et j'ai découvert son charme. C'est aussi un héritage indirect de mon père."
Xi Jinping
"Entre 2001 et 2016, j'ai fait une dizaine de voyages en Chine. J'ai vu la fermeture du pays et une censure qui a même touché mes livres… La montée autoritaire de Xi Jinping a modifié mon regard. J'étais optimiste, je regarde désormais le monde avec méfiance."
Kafka
"La scène de la convocation au Berlaymont est kafkaïenne. Kafka réussit à installer une menace sans objet tangible, un monde hostile sans explication. Mon traducteur m'a révélé que "hantise" n'existe pas en allemand. Il a proposé "die bedrohung" soit "la menace". Ce glissement éclaire le titre. La hantise est une menace, mais aussi la présence de l'absent, du passé, de la honte."
L'autobiographie
"Raconter sa vie me parait antilittéraire. Je cherche à rester un héritier du Nouveau roman, à rester formaliste même en cédant à cette tentation autobiographique. Il s'agit de toucher à cette matière sans y sombrer. Face à des sujets délicats, la mort du père ou le meurtre de mon ami Gilles Andruet, j'ai ainsi installé un dispositif pour L'Échiquier qui me tient à distance. Dans La Hantise, l'intime se mêle au romanesque."
Yvon Toussaint
"Devant mon père qui se plaignait de ne pas apparaître dans mes livres, ma mère avait plaisanté : 'Quand tu seras mort, tu verras.' L'Échiquier répond à cette promesse. Écrire La Hantise, c'est écrire un livre qui aurait plu à mon père. Lui aussi était un auteur et je me tenais en retrait. Je voulais davantage être un écrivain d'avant-garde."
Georges Simenon
"Je suis passionné par la manière dont les écrivains travaillent. La méthode Simenon me plaît beaucoup. Il faisait des dessins, moi je fais des plans, des croix, des dessins. Je comprends son besoin de se consacrer uniquement au livre. L'écriture nécessite une mise en condition. Pour moi, c'est m'isoler à Ostende, en Corse, préparer sans écrire… Simenon terminait un livre en quelques jours. Ça me paraît inimaginable, mais cela signifie que celui qu'on prend pour un graphomane n'écrivait pas tout le reste du temps. J'ai aussi appris l'importance de ces périodes où on n'écrit pas."
"Simenon est un des auteurs les plus subversifs du XXe siècle" - La Libre
Le romanesque
"S'il y a un léger changement de ton dans La Hantise, il me ressemble. La mélancolie oui, mais pas la noirceur. J'ai retrouvé le plaisir de la fiction pure et je souhaite relancer un nouveau projet très romanesque, sans savoir s'il deviendra un cycle. D'autres projets existent, mais le romanesque m'a vraiment enchanté."
⇒ La hantise | Jean-Philippe Toussaint | Roman | Les Éditions de Minuit, 288 pp.
