Charles-Ferdinand Nothomb, homme politique belge : "Il faut renforcer les parlements et réduire l'influence des partis"

- Publié le 03-04-2020 à 18h15
- Mis à jour le 23-11-2020 à 12h33

Il vit au paradis. Enfin presque : rue du Paradis, numéro 1 à Habay-la-Neuve. Une région rurale, une vie frugale, une maison pour seul capital. Confinement oblige, c'est par vidéo qu'il a confié ses "états d'âme". Presque trois heures d'entretien… Car c'est une de ses caractéristiques : quand il a une idée, il la développe avant qu'une autre n'arrive, qu'il suit, puis une autre l'emporte loin de sa première idée qu'il récupère pour se replonger dans une autre. C'est ce qui le rend attachant mais aussi déroutant.
En tant que journaliste, je l'ai "pratiqué" pendant de nombreuses années. Souvent, avant que ne débute l'entretien dans un bureau où il faisait systématiquement enlever la moquette, il lançait : "Marchons, voulez-vous ?" Et nous faisions, à grandes enjambées, un tour du parc Royal sur lequel donnaient les fenêtres de son bureau, fenêtres qu'il ouvrait largement au printemps, à l'été, en automne ou en hiver.
Un jour, en 1983, Guy Daloze, chef du service politique de La Libre, me proposa de réaliser l'interview de Charles-Ferdinand Nothomb sur le thème : la coopération européenne entre les ministres de l'Intérieur. Dans l'agenda surchargé du ministre, sa secrétaire ne trouva d'autre rendez-vous possible que… dans un avion, au retour d'une réunion européenne programmée à Rome. Cap donc sur l'Italie dans un minuscule aéronef. À l'aller, il prépare sa prise de parole. Au retour, il est disponible. Mais au-dessus de Fiumicino, les éléments se déchaînent, l'orage éclate, la foudre fait tournoyer l'avion. Qu'à cela ne tienne, Charles-Ferdinand Nothomb, imperturbable, se lance dans une longue dissertation sur l'Europe, les frontières, l'indispensable coopération. Passionné comme à son habitude, rien ne l'arrête. Moi, je n'ai qu'une hantise : que le frugal repas que nous avons eu à l'aller ne se retrouve sur son complet clair. "Vous me suivez ?" "Oui, oui…" Nous atterrissons à Bruxelles. Moi vert, lui n'a pas arrêté de parler… Trente-sept ans plus tard, il est toujours aussi volubile. Voici donc une modeste tentative de synthèse de notre long entretien. Sur son enfance, ses premiers pas en politique, ce cher Pacte d'Egmont, la grande occasion manquée de pacifier le pays. Oui, des erreurs il en a commis, mais il propose aussi de les réparer. Ses grandes idées : redonner de l'élan aux parlements, réduire l'influence des partis. Et construire un nouveau pacte entre les Belges.
Ce n'est pas aujourd'hui, à 83 ans, que Charles-Ferdinand Nothomb compte s'arrêter de penser. "J'ai des projets, dit-il , pour 17 ans encore." Mais pourquoi ce jeune homme, à l'esprit toujours volubile, s'arrêterait-il en si bon chemin ?
L'interview
Dans quelle famille avez-vous grandi ?
J'étais le cadet d'une famille de 13 enfants. Mon père avait 50 ans quand je suis né. C'était un vrai patriarche. Ma mère, une femme formidable, a repris les 7 enfants du premier mariage de mon père. Mais quand je suis né, la famille était déjà dispersée. Deux mourront très vite. D'autres partiront. Le numéro deux a fait la guerre d'Espagne, aux côtés d'André Malraux : ils sont restés amis jusqu'à la mort de Malraux. Le numéro trois s'est engagé dans les chasseurs ardennais. Le numéro quatre est devenu Père blanc en Afrique. D'autres sont allés vivre leur vie. On s'est donc retrouvé avec une famille normale avec trois ou quatre enfants à la maison. En 1945, au retour de la guerre, mon frère aîné m'apercevant, a demandé à ma mère : "Qui est ce petit garçon assis dans l'escalier ?" Il ne m'avait jamais vu.
Comment se déroulait la vie ?
Nous vivions à Habay-la-Neuve, dans le sud de la province du Luxembourg. La vie était mouvante. Mon père était sénateur : il était à la fois dans le Luxembourg et à Bruxelles. L'organisation était compliquée. Nous avons donc été en pension. Moi j'y suis allé pour la fin de l'école primaire au collège Saint-Jean Berchmans à Bruxelles et toute la durée de l'enseignement secondaire au collège cardinal Mercier, à Braine-l'Alleud, comme mes frères. J'ai vécu de l'aura de mes aînés sans jamais les avoir beaucoup connus. On s'est rencontrés plus tard, lorsque je suis devenu adulte.
Quel enfant étiez-vous ?
Studieux et travailleur. J'avais un neveu, Patrick Nothomb, décédé le 17 mars dernier (NdlR, le papa d'Amélie Nothomb), qui était en quelque sorte mon jumeau. Il était le fils de mon frère aîné. Nous avons étudié ensemble, Patrick et moi. Patrick était à Saint-Michel, à Bruxelles, parce que sa mère, veuve, y habitait. Nous étions nés le même mois, mais il avait commencé sa scolarité un an plus tôt que moi. Il a été formidable. Il ne voulait pas entrer à l'université un an avant moi. Il m'a aidé à le rattraper. Patrick passait sa journée au collège et, le soir, il venait m'expliquer ce qu'il avait appris. Grâce à lui, j'ai passé ma session d'examen de "poésie" en juin, et ma "rhétorique" en septembre au jury central. Ainsi, nous sommes entrés en même temps à l'université.
Pour faire le droit ?
Oui, parce que j'ai toujours voulu faire de la politique. J'ai évidemment été influencé par la carrière de mon père et les discussions passionnées que nous avions à la table familiale avec mes frères aînés qui se sont engagés tous azimuts en politique. Ma mère et mes frères aînés étaient plutôt cathos et de gauche. C'était la polémique permanente. Mon père était assez théâtral et ses enfants assez résistants et parfois agressifs. J'ai appris, de ces débats familiaux, que l'on pouvait avoir des discussions d'une extrême violence, dans les mots, et après, se réconcilier. Cela m'a aidé dans la vie politique quand j'ai dû subir des attaques de tous les côtés. À Saint-Louis, où j'ai fait mes candidatures, j'étais président du Cercle politique. À Louvain, "le" Cercle politique était un cercle social-chrétien.
Vous avez terminé très tôt vos études de droit…
À 21 ans, ce à quoi Patrick et moi tenions beaucoup, parce que notre ancêtre, Jean-Baptiste Nothomb (qui fut Premier ministre de 1841 à 1845), avait été docteur en droit à 21 ans. Je suis ensuite entré, en tant que fonctionnaire, au service d'étude du ministère des Affaires économiques. Un soir, après ma journée de travail au ministère, en traversant le parc du Cinquantenaire pour regagner mon kot, je croise Raymond Scheyven, que j'avais connu au Cercle à Louvain. Nous étions en 1960, il venait d'être nommé ministre des Affaires économiques africaines. Je lui propose mes services. Il me dit : "Confirmez-moi cela par écrit."Je suis rentré chez moi, j'ai pris ma machine à écrire, j'ai tapé ma lettre que je suis allé déposer, à 11 heures du soir, dans sa boîte. Le lendemain, à 7 heures, il a découvert ma lettre. À 8 h 15, il m'a appelé : "Nothomb, voulez-vous devenir mon secrétaire ?" Bien sûr ! Mon entrée rapide au sommet du gouvernement est donc due à mon plaisir de marcher… De janvier à juin 1960, j'ai vécu aux premières loges toute la préparation de l'indépendance du Congo. Et de près, car je tenais l'agenda de mon ministre, préparais les réponses à son courrier et recevais les gens qui attendaient devant sa porte. Un don du ciel : j'ai parlé à tous ceux qu'il recevait, Belges, Congolais, envoyés des Nations unies. Le gouvernement belge était profondément divisé.
En 1968, vous êtes élu député PSC.
En 1962, j'avais été élu président national des jeunes sociaux-chrétiens et je siégeais au comité directeur du PSC-CVP, un parti encore uni. Avec, comme vedette, Théo Lefèvre, Premier ministre et honni par le Comité directeur de son parti. C'était l'époque où on lançait l'autonomie culturelle et la frontière linguistique, ce qui engendrait de vives tensions au sein du plus grand parti belge, le Parti social-chrétien.
Vous êtes alors candidat à la présidence de ce parti…
Oui, j'avais mené une longue campagne en faveur de la rénovation en profondeur du parti. J'ai été largement élu, le premier au suffrage universel des membres. J'ai été porté par ce courant qui, dans le PSC, en avait marre d'être le valet des Flamands et voulait créer une conscience francophone en Belgique. J'ai été élu au moment où Wilfried Martens, nationaliste flamand, qui a failli aller à la Volksunie, devenait président du CVP. Une révolution des deux côtés. Nous avions tous les deux 35 ans et avions décidé de travailler ensemble. Nous voulions fortifier nos partis chacun dans notre Communauté. Cela a bien marché car les gens voulaient de l'autonomie et de l'union.
Pourtant les anciens, dont Harmel, se méfiaient de vous !
Oui, parce que j'étais le jeune qui voulait tout changer. La Libre Belgique avait écrit que j'avais des "foucades fédéralistes".
Vous participez à la négociation du Pacte d'Egmont. Une occasion manquée ?
Une horrible occasion manquée. Ce fut une étape importante. Il devait consacrer la vision que Martens et moi développions : un pays uni avec des autonomies construites, la création de la Région bruxelloise et le renforcement du national. Une belle Belgique, bien équilibrée. Le Pacte d'Egmont unissait les socialistes, le FDF et le PSC-CVP. Les présidents qui négociaient étaient et sont restés très unis : les socialistes André Cools et Karel Van Miert ; Léon Defosset, Lucien Outers, Antoinette Spaak pour le FDF ; Hugo Schiltz pour la VU et Wilfried Martens pour le CVP. Nous formions ce que l'on a appelé "la junte des présidents". Mais sous la pression des nationalistes de son parti, Léo Tindemans, alors Premier ministre CVP, a enterré le Pacte d'Egmont.

"Mon plan de paix pour la Belgique : scellons un nouveau pacte entre les Belges"
Vous avez été ministre des Affaires étrangères, de l'Intérieur, de la Fonction publique, vice-Premier ministre, président de la Chambre, sénateur, président du PSC. Mais votre carrière ministérielle a été interrompue sur l'affaire des Fourons…
En tant que ministre de l'Intérieur, j'avais obtenu la nomination de José Happart comme bourgmestre des Fourons, à laquelle s'opposaient les Flamands parce qu'il ne parlait pas le néerlandais. Mon idée était de relier cette commune - placée en Flandre à la demande des socialistes liégeois - à la province du Brabant flamand, encore bilingue. Je pense toujours que c'était la bonne solution. Les Flamands l'avaient acceptée. Mais les éditorialistes flamands ont tué l'idée parce qu'ils ne supportaient pas que José Happart soit satisfait, alors qu'en réalité, c'était une victoire flamande puisqu'il n'était plus bourgmestre. Et les hommes politiques flamands, penauds, trouillards, ont fini par céder. Après plusieurs vaines tentatives, Conseil d'État, Cour de cassation, je me suis retrouvé coincé par le système politique belge et acculé à la démission.
Cette affaire valait-elle une telle crise ?
La cause fouronnaise a été surdimensionnée. Je pense que ce fut une erreur stratégique pour les hommes politiques wallons d'avoir magnifié un combat limité à une commune. Mais surtout, lors de la négociation qui a suivi la chute de ce gouvernement, les hommes politiques francophones ont abouti à un résultat totalement désastreux. Ils ont abandonné la clé de répartition pour le financement de l'enseignement, que j'avais âprement négociée sous le gouvernement Leburton. Les moyens accordaient 50 % pour la Flandre, 10 % pour Bruxelles et 40 % pour la Wallonie. Cette clé était utile : elle accordait de l'argent à la Wallonie et constituait un frein pour les Flamands car chaque fois qu'ils transféraient une compétence, c'était selon cette clé, favorable au sud du pays. Les Flamands ont profité de la demande des francophones d'obtenir un statut spécial pour les Fourons pour exiger l'abandon de cette clé de répartition, une nouvelle régionalisation et une communautarisation de l'enseignement.
Qui s'est faite selon le principe "un enfant = un enfant"
Une idée désastreuse ! Car elle a appauvri la Communauté française. Je ne décolère toujours pas contre l'erreur de ceux qui ont négocié cette communautarisation de l'enseignement. Ainsi, en 1988, les Flamands ont hérité d'un pactole dont ils n'avaient pas besoin, calculé au nom de leurs enfants, subventionnés à la moyenne nationale, alors qu'ils coûtent moins cher que les enfants wallons.
Plus tard, il est apparu que l'affaire des Fourons était en fait un prétexte pour faire chuter le gouvernement. La vraie raison était que les sociaux-chrétiens ne supportaient plus la politique néolibérale conduite par Guy Verhofstadt, surnommé alors "Baby Thatcher".
Dix ans plus tard, Philippe Busquin, président du Parti socialiste, m'a dit : "Sais-tu Charles-Ferdinand, qu'au moment où tu négociais les Fourons, il y a eu des réunions entre sociaux-chrétiens et socialistes pour renverser le gouvernement que tu essayais de sauver ?" J'en suis encore fâché aujourd'hui. C'est, je crois, le pire souvenir de ma carrière.
Le pire souvenir, ce n'est donc pas le drame du Heysel, qui a fait 36 morts ?
Dans cette affaire, tout le monde a été fâché sur moi ou a eu pitié de moi. J'étais ministre de l'Intérieur, je n'ai toujours pas le sentiment que j'aurais dû démissionner après ce drame. Il était injuste de faire porter par le gouvernement la responsabilité de ce drame affreux alors que les responsabilités étaient évidentes : les premiers responsables étaient les hooligans anglais. Leur faute est directe. Mais il y a aussi les fraudeurs qui avaient vendu au marché noir, y compris devant l'entrée du stade, à de pauvres Italiens, des places qui étaient réservées à des Belges. Et enfin les organisateurs qui n'ont pas assez surveillé ce qui se passait. J'ai trouvé que c'était injuste et démagogique d'accuser les forces de l'ordre. En vous le racontant, ma voix tremble encore, car j'étais sûr d'adopter la position juste. Pendant la séance au Parlement où tout le monde se déchaînait, dans l'opposition mais aussi nos alliés libéraux, je marmonnais "démagogue, démagogue, démagogue". J'aurais pu tenir six mois de plus, je n'aurais pas démissionné.
Vous avez participé à la transformation de la Belgique, préparé et voté les six réformes de l'État. Le pays est-il celui que vous avez voulu ?
La réponse est non. Celle que je voulais était celle définie dans le Pacte d'Egmont : une grande autonomie, un équilibre financier supportable par la Wallonie et une cohésion nationale maintenue. Mais la fixation compliquée de la frontière linguistique et ensuite l'affaire de Louvain ont détruit le consensus évolutif qui existait. Le monde social-chrétien qui assurait le leadership en Belgique a été battu en brèche par les partis communautaires. Un certain nombre de personnes de ma génération est passé au Rassemblement et au FDF. Je les comprends. Mais mon idéal était, est de défendre les francophones et de maintenir l'unité belge.
Vous auriez voulu les accueillir au PSC…
Oui, le PSC a failli s'ouvrir au Rassemblement wallon. Je me souviens des mots de François Perin qui me disait : "Nothomb, c'est formidable, on va se rapprocher et nous sommes les spiritualités de la politique : moi je suis un agnostique, Gol est juif, Knoops est un calotin et un autre est protestant." Tous ces gens étaient d'accord et c'est la désolation de ma vie que cela ne se soit pas fait. L'atmosphère était très chaleureuse. J'ai présenté le projet devant le comité directeur du PSC. Et j'ai été battu. Je n'aurais pas dû céder. J'aurais peut-être dû partir avec eux. J'ai expliqué à Perin et aux autres que le PSC rejetait la proposition. L'après-midi, ils frappaient à la porte du parti libéral qui était un parti faible. Et Jean Gol en a pris la tête avec énergie et quelle efficacité. Je suis navré de ne pas avoir réussi cela alors que c'était possible.
La Belgique actuelle n'est pas celle que vous vouliez. Quelles sont les erreurs commises en cours de route ?
Nous avons commis une faute, collectivement en séparant les débats régionaux des débats nationaux. Le résultat n'est pas bon. Quand tout le monde était dans le même parlement, on entendait au moins les arguments des autres, y compris dans les matières régionales et institutionnelles. Aujourd'hui, les élus flamands ne comprennent plus les affaires belges puisqu'ils ne parlent plus à des francophones. Ils ont voté en 1999 une motion unanime demandant de nouvelles réformes. Ont surgi vingt ans de querelles communautaires. Si on avait eu une Belgique à neuf, vous auriez vu des conseils provinciaux avec des intérêts divers qui auraient eu, sur les matières économiques mais aussi communautaires, des avis nuancés. Les unanimités des parlements régionaux polarisent le débat. Ce qui arrive dans les mains du Parlement national est déjà piégé parce que les partis, qui ont relayé une position régionale doivent aussi la soutenir au niveau national. On a cru qu'en donnant à chacun la faculté de s'occuper de ses affaires, les choses iraient mieux : que non ! Chacun regarde dans l'assiette de l'autre. Or les problèmes restent nationaux. Voyez le coronavirus. Les Belges sont belges.
Que changeriez-vous au système actuel ?
Cela ne fonctionne pas très bien parce que pendant qu'on transformait la Belgique, on a réduit l'influence et la visibilité des parlements et même du gouvernement et on a renforcé le système des partis politiques qui ont leur propre logique. L'idée était positive. Il fallait les armer pour faire face à la complexité de la matière politique. Mais le mouvement a été excessif, cela se voit dans l'année qui vient de se passer. Les présidents sont à la tête de machines bureaucratiques peu mobiles. En cas de crise, on se tourne vers les présidents de partis qui peuvent dire oui ou non à l'autre et personne ne peut rien leur dire. Si cela se passait au parlement, les députés se parleraient et comprendraient les nuances dans chaque parti. Cela permettrait des consensus plus aisés. Ma vision est de renforcer les parlements, de réduire l'influence des partis. Revenons au parlement là où travaillent des personnes élues dans les différents coins du pays. Aujourd'hui, pour savoir ce que les élus pensent, il faut ouvrir la télévision, écouter la radio ou lire les journaux. On apprécie désormais la qualité d'un parlementaire à la qualité de l'interview qu'il donne. De plus, les gens ne comprennent plus le système : quand ils sont confrontés, par exemple, à des problèmes de mobilité, tel élu s'occupe des bus, un autre des trains… Voici mon utopie : il faut revenir en arrière, non pas sur la régionalisation des compétences mais il faut reproposer aux parlements régionaux, flamand et francophone, de faire partie du parlement national, par exemple par le Sénat. Il n'y a pas de légitimité autre que parlementaire. Il faut que les parlementaires se connaissent, se parlent.
Vous avez développé un plan de 30 ans pour la Belgique et plaidez pour un nouveau pacte entre les Belges…
La Belgique a toujours vécu grâce à des pactes : entre catholiques et libéraux au XIXe siècle, le pacte du suffrage universel, le pacte après la Question royale, le pacte scolaire, le Pacte d'Egmont, même s'il a échoué. Au lieu de discuter de la prochaine réforme de la Constitution qui va nécessairement tourner autour du transfert de compétences, il faut reprendre certains fondamentaux. Quels sont les problèmes ? Le linguistique n'est pas réglé. La Seconde Guerre mondiale polarise encore : les Flamands y pensent toujours. Il y a aussi l'économique et le budgétaire. Il faut aussi vider cette querelle car les Flamands ont toujours le sentiment de payer pour le sud du pays.
Quel serait le sens de ce nouveau pacte ?
Il faut réconcilier le pays avec son histoire. Nous devons résoudre les problèmes psychologiques qui nous divisent, et beaucoup sont historiques. Refaisons un pacte au parlement où l'on parlerait non pas du poste 27 du budget mais de ceci : pourquoi sommes-nous encore fâchés ? Et il faut discuter avec tout le monde, avec la N-VA mais aussi le Vlaams Belang. Si on admet les communistes, il faut admettre le Belang.

Ce que j'espère que Dieu me dise ? "Pas si mal… !"
Y a-t-il encore de grands hommes politiques ?
Bien sûr. Il y a un grand homme politique en Belgique, et c'est une grande dame : Sophie Wilmès. Chapeau à elle. Je regarde avec intérêt aussi Paul Magnette, Koen Geens, Didier Reynders. Il faut aussi que l'on trouve de grands hommes politiques sociaux-chrétiens. Maxime Prévot, c'est l'espoir d'un avenir équilibré. Mon cœur a toujours été derrière Jean-Claude Juncker, un homme sorti de la démocratie et du syndicalisme chrétien. Entre Schuman et Juncker, il y a une ligne directe que je regarde avec respect.
Pas facile pour les jeunes de se lancer en politique…
Il y a eu une perte de crédibilité, de déliquescence due à certains abus. À l'époque, je m'étais opposé à André Cools qui voulait détruire les provinces. Mais son principal objectif était de détruire la mafia de la province de Liège. Il n'avait que cela en tête et malheureusement, il en est mort. Il n'aimait pas cette mécanique de pouvoirs dérivés. Je trouve aussi que l'affaire Fillon a créé un dommage considérable : comment des hommes politiques intelligents peuvent-ils être aussi bêtes ? Il faut s'affranchir du financier et la manière d'y arriver c'est de ne pas avoir de besoins. Je me réjouis de vivre dans ma petite maison à Habay-la-Neuve qui est mon seul capital, conformément à ce que m'a enseigné mon père. Il me disait qu'il fallait avoir du mépris pour l'argent. Je n'ai pas de mépris mais j'ai essayé de m'en affranchir. Il est possible de faire une longue carrière politique sans toucher à toutes ces affaires. Quand je suis arrivé comme député, les élus avaient peu de choses. Cela nous donnait une grande liberté. Aujourd'hui, ils ont un ou une secrétaire, des indemnités et ils ne sont pas plus heureux.
Dans quel état d'esprit avez-vous quitté le monde politique ?
Cela s'est mal terminé. Cela m'a conduit à la mésestime de certaines personnes. Mais inutile de raconter tout cela. Dans mes mémoires, ce chapitre sera intitulé "Une triste fin". Mais le chapitre suivant s'appellera "Un prompt rebond" car deux jours après avoir été expulsé du Sénat, j'ai décidé, avec ma femme, d'aller apprendre l'allemand, un vieux rêve. Puis j'ai repris des études de philosophie.
Comment vous ressourcez-vous ?
Je marche au moins une heure par jour. Pendant ce temps-là, la réflexion, l'imagination me ressourcent. Lorsque j'en suis empêché, je me sens mal physiquement et moralement. Je vis dans un environnement rural. Ici se trouve mon unité.
Quelles sont les choses importantes dans la vie ?
J'ai eu la chance de faire ce qui me passionnait, de la politique. Je n'ai jamais été bon dans les conversations mondaines, cela ne m'intéresse pas. Mais si l'on me parle politique, régional, national, international, je plonge. J'ai beaucoup aimé ma vie, je recommencerais volontiers chacun des métiers que j'ai exercés.
Pensez-vous à la mort parfois ?
Oui, souvent. Mon neveu-jumeau, Patrick Nothomb, vient de mourir. Je suis le dernier de ma famille. J'ai 83 ans. Mais j'ai encore des projets pour 17 ans ! La mort ne m'inquiète pas parce que j'ai l'impression que tout cela continue.
Qu'y a-t-il près la mort ?
La vie éternelle.
En qui croyez-vous ?
Je crois profondément en Dieu. J'ai plus de difficultés avec la religion et toutes ses formes. Mais je respecte les théologiens, les philosophes, ceux qui s'engagent, les curés. C'est formidable de tenir cet ensemble à l'échelle de la planète. Moi, j'ai été président du PSC, un truc d'inspiration chrétienne rayonnant sur une petite région. C'était compliqué. J'imagine donc la complexité de la tâche du Pape !
Si vous rencontrez Dieu, un jour, qu'espérez-vous qu'il vous dise ?
"Pas si mal fait, Charles-Ferdinand…"
Du côté de chez Proust
Quelle est votre vertu préférée ? La bienveillance.
La qualité que vous préférez chez un homme ? Le courage.
Chez une femme ? La chaleur humaine.
Votre principal défaut ? Trop confiant.
Votre principale qualité ? Une certaine bravoure.
Quel serait votre plus grand malheur ? La division familiale.
Votre auteur préféré ? J'aime les livres de réflexion, comme ceux de Pierre Teilhard de Chardin. J'ai reçu La Vie secrète des arbres. Merveilleux. Je ne lis pas de romans.
Votre héros dans la fiction ? Je n'en ai pas.
Votre compositeur préféré ? Mozart.
Qu'est-ce que vous détestez par-dessus tout ? La médiocrité et la démagogie.
Quel est le don que vous auriez aimé avoir ? Être plus ordonné et mieux comprendre la mécanique électronique.
Comment aimeriez-vous mourir ? Consciemment et calmement.
Quelle est la faute, chez les autres, qui vous inspire le plus d'indulgence ? La témérité.
Avez-vous une devise ? L'union fait la force.