Construire une nouvelle centrale nucléaire en Belgique ? Les cinq arguments "pour" et "contre"
L'Arizona affiche clairement la couleur : il faut construire des nouvelles centrales nucléaires en Belgique. Avec quelles conséquences ? La Libre a creusé le sujet. Voici les 5 arguments "pour" et les 5 arguments "contre".
- Publié le 21-02-2025 à 09h55
- Mis à jour le 11-04-2025 à 09h14

L'Arizona envisage clairement la construction de nouvelles centrales nucléaires en Belgique. Nous avons tenté de savoir quels seraient les avantages et les inconvénients d'une telle stratégie. Pour ce faire, nous avons consulté des publications de référence sur le sujet : Agence internationale de l'énergie (AIE), Joint Research Centre de la Commission européenne, Cour des Comptes française… Mais aussi des experts de premier plan, qui ont préféré rester anonymes afin de pouvoir parler plus librement. Voici le résultat.
Quels sont les avantages ?
1. Moins d'émissions de CO₂
Dans le contexte climatique actuel, produire de l'électricité en n'émettant pas de CO₂ est un sacré avantage. Mais quelle quantité de CO₂ peut-on économiser grâce à un réacteur nucléaire supplémentaire de 1 000 MW ? Tout dépend de la technologie qui est remplacée par cette capacité nucléaire supplémentaire. Les pro-nucléaires diront qu'un nouveau réacteur nucléaire remplacera forcément une centrale au gaz. Supposons qu'un réacteur nucléaire de 1 000 MW produise 7 TWh d'électricité par an. Pour produire une telle quantité d'électricité avec une centrale au gaz, il faudrait brûler environ 13 TWh de gaz. Ce qui revient à émettre environ 3 millions de tonnes de CO₂ par an.
Néanmoins, une nouvelle centrale nucléaire remplacera aussi des éoliennes et des panneaux photovoltaïques dans le "mix" électrique. Dans ce cas-là, une technologie bas carbone en remplace une autre et le gain, en termes d'émissions de carbone, est moindre. En tenant compte de cela, un réacteur nucléaire supplémentaire permettrait d'économiser 1 million de tonnes de CO₂ par an. Ce chiffre a été calculé comme si le réacteur nucléaire supplémentaire arrivait en 2024. Dans dix ans, le gain sera moindre, étant donné que les capacités renouvelables auront augmenté.
2. Indépendance énergétique
Certes, l'Europe ne pèse quasiment rien dans l'extraction d'uranium naturel. En outre, la Chine et la Russie détiennent plus de la moitié des capacités mondiales d'enrichissement de cet uranium. Néanmoins, les centrales nucléaires, comme les énergies renouvelables, assurent une certaine indépendance énergétique.
Il est en effet possible de stocker davantage de combustible d'uranium que de gaz ou de pétrole. Rappelons, à cet égard, que les stocks européens de gaz ne permettent de couvrir qu'un tiers de la consommation hivernale du Vieux continent. L'Union européenne est donc à la merci d'un pays fournisseur de gaz qui arrêterait de nous livrer. Le combustible d'uranium, quant à lui, peut rester 18 mois dans un réacteur avant d'être épuisé. De quoi laisser davantage de temps pour se préparer à une éventuelle rupture d'approvisionnement venant d'un pays fournisseur.
3. Moins d'argent pour la Russie
Même si c'est dans des quantités moindres qu'auparavant, la Russie continue à écouler son gaz naturel sur le marché européen. Avec des capacités nucléaires en plus, la Belgique contribuerait à la diminution de la consommation de gaz russe par l'Europe. Ceci dit, une nouvelle centrale nucléaire n'arriverait pas avant 2035 en Belgique. À cette échéance, il se pourrait que l'Europe ait, de toute façon, décidé de continuer à acheter du gaz russe.
4. Pression sur les prix de gros
La technologie nucléaire est coûteuse, voire très coûteuse (lire ci-dessous). Néanmoins, comme pour les énergies renouvelables, avoir davantage de nucléaire dans le "mix" électrique contribue à faire baisser les prix de l'électricité sur les marchés de gros. Comment est-ce possible ? Comme les énergies renouvelables, le nucléaire est une technologie avec des coûts d'investissement (capex) élevés mais avec des coûts de fonctionnement (opex) faibles.
Or, sur les marchés de gros de l'électricité, l'algorithme de formation des prix ne tient compte que des coûts de fonctionnement (opex) : le vent pour une éolienne ; le soleil pour le photovoltaïque ; l'uranium et le personnel pour le nucléaire ; le gaz et le personnel pour la centrale au gaz. Ce système de formation des prix exclut, donc, le principal coût du nucléaire, à savoir la construction de la centrale. Avoir plus de nucléaire dans le "mix" électrique fait donc pression sur les prix de gros de l'électricité, qui représentent environ 40 % de la facture d'un ménage.
Ceci dit, la centrale nucléaire doit quand même être financée. Des subsides seront donc nécessaires pour qu'une nouvelle centrale nucléaire voie le jour. Et ces subsides seront financés, d'une manière ou d'une autre, par le contribuable.
Avoir des centrales nucléaires dans le "mix" électrique permet de diminuer le besoin en énergies renouvelables et donc de réduire les coûts du réseau électrique.
5. Moins de coûts de réseau
Plus il y a de panneaux photovoltaïques et d'éoliennes dans la production d'électricité, plus les coûts du réseau électrique augmentent, selon l'AIE. Avoir des centrales nucléaires dans le "mix" électrique permet, donc, de diminuer le besoin en énergies renouvelables et donc de réduire les coûts du réseau électrique. Dans quelles proportions ? L'AIE cite le chiffre de 15 à 30 euros d'économies par MWh. Mais, pour faire de telles économies sur les frais du réseau électrique, il faudra une grosse capacité nucléaire, de l'ordre de 4 à 8 réacteurs de 1 000 MW.
Quels sont les inconvénients ?
1. Le risque d'accident toujours présent
On a tendance à l'oublier mais un accident nucléaire est toujours possible. À ses débuts, l'industrie nucléaire avait estimé le risque d'accident à une chance sur 1 milliard, par année de fonctionnement d'un réacteur. "Avec les accidents de Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima, cette faible probabilité ne s'est pas vérifiée dans les faits, reconnaît un expert du secteur. Le nombre d'accidents a été nettement plus élevé que prévu".
Mais, si on ose dire, est-ce grave, un accident nucléaire ? Certes, historiquement, le nombre de tués rapporté à la quantité d'électricité produite a été faible pour le nucléaire (similaire à l'éolien). En outre, les estimations du nombre maximum de décès (10 000 morts) dus à un accident nucléaire sont similaires aux estimations pour la rupture d'un barrage hydroélectrique. Mais c'est oublier un peu vite que le problème principal posé par un accident nucléaire est d'ordre socio-économique, avec la zone d'exclusion autour de la centrale. À Doel et à Tihange, les centrales sont situées dans des zones densément peuplées et/ou économiquement très importantes pour la Belgique. "Il serait peut-être préférable de construire une nouvelle centrale dans une zone moins densément peuplée, admet un expert du secteur. Il existe de meilleurs endroits que Doel et Tihange en Belgique".
2. Les grands réacteurs n'ont pas la sûreté passive
Le principal problème survenu à Fukushima est qu'il n'a pas été possible de refroidir suffisamment le réacteur, après son arrêt d'urgence. Le réacteur de Fukushima était, en effet, refroidi à l'eau, avec des pompes fonctionnant à l'électricité. Or le tsunami a noyé les générateurs diesel de secours, ce qui a empêché de faire fonctionner les pompes à eau.
Un tel problème pourrait-il survenir avec les nouvelles centrales ? "Les SMR (NdlR: petits réacteurs de maximum 300 MW) apportent une réponse à ce problème, nous explique un expert du secteur. Leur grand avantage est qu'il est possible de les refroidir passivement, sans avoir besoin d'un accès à l'électricité. Le réacteur peut se refroidir tout seul, par circulation naturelle". C'est ce qu'on appelle la sûreté passive mais qui doit être vérifiée au cas par cas.
Qu'en est-il des grands réacteurs de génération 3, comme l'EPR français ? Ces grandes centrales ne se refroidissent pas de façon passive. Un accès à l'électricité est donc toujours nécessaire pour refroidir le réacteur en cas de problème. Néanmoins, ces réacteurs apportent certaines couches de sûreté en plus que la génération 2 (comme Doel 4 et Tihange 3). L'EPR français, par exemple, est doté d'un "core catcher" (ou récupérateur de corium) dont l'objectif est de récupérer et isoler le corium en cas d'accident nucléaire.
Qu'en est-il d'un éventuel attentat terroriste ? Même avec un SMR doté d'une sûreté passive, un attentat terroriste pourrait toujours provoquer un accident nucléaire. "Mais un terroriste aura quelques difficultés pour accéder à la centrale", nous a récemment expliqué Pascale Absil, directrice de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire.
Selon l'AIE, le coût de construction d'une centrale nucléaire de 1 000 MW devrait tomber à 4,5 milliards de dollars (4,3 milliards d'euros) d'ici à 2040, pour que la technologie soit compétitive.
3. Une technologie coûteuse
L'Agence internationale de l'énergie est plutôt positive vis-à-vis de l'énergie nucléaire. Mais elle a listé toute une série de conditions pour que la filière puisse se développer. Selon l'AIE, le coût de construction d'une centrale nucléaire de 1 000 MW devrait tomber à 4,5 milliards de dollars (4,3 milliards d'euros) d'ici à 2040, pour que la technologie soit compétitive. Il s'agit d'un coût dit "overnight" (comme si la construction était réalisée du jour au lendemain) et qui n'intègre pas les coûts de financement.
À titre de comparaison, le coût "overnight" de l'EPR 3 de Flamanville, qui vient d'être mis en service, était de 11,1 milliards d'euros (pour 1 000 MW). Il faudrait, donc, diviser le coût d'une nouvelle centrale par 2,6, par rapport à Flamanville 3, pour qu'elle produise de l'électricité de façon compétitive. Par rapport à Vogtle 3 et 4, aux USA, le coût devrait être divisé par 3,3.
L'AIE se veut néanmoins optimiste et estime que ces budgets serrés peuvent être atteints, en cas de forte hausse des investissements mondiaux dans la technologie nucléaire. Notons que le coût de production de l'électricité par un SMR sera sensiblement plus élevé que pour un grand réacteur, selon l'AIE.
4. Les déchets nucléaires sont toujours là
L'autre problème du nucléaire, ce sont évidemment ses déchets. Même en cas de progrès technologiques futurs, l'Agence fédérale de contrôle nucléaire estime qu'un dépôt géologique en profondeur sera nécessaire pour gérer les déchets nucléaires. Or l'arrivée d'un dépôt géologique, censé stocker les déchets nucléaires durant plusieurs centaines de milliers d'années, avait suscité une levée de boucliers dans les communes potentiellement concernées. Ceci dit, des déchets ont déjà été générés par Doel et Tihange et ce dépôt sera nécessaire, nouvelle centrale nucléaire ou pas.
Par ailleurs, les technologies actuelles de centrales nucléaires ne réduisent pas la production de déchets nucléaires. Il faudra attendre la quatrième génération de réacteurs nucléaires (au sodium, au plomb, à sels fondus…), pour que l'industrie nucléaire réduise la production de déchets nucléaires. Ces nouvelles technologies devraient être prêtes dans une vingtaine d'années.
5. Des délais de construction très longs
Les derniers chantiers de centrales nucléaires, dans le monde occidental, ont duré très longtemps : 17 ans pour Flamanville 3 ; 18 ans pour Olkiluoto 3. Dans sa dernière étude sur le futur énergétique de la Belgique, Elia avait tenu compte d'un temps de construction nettement plus court, de 7 à 9 ans. Pour être compétitive, l'industrie nucléaire devra en effet respecter ces délais plus courts. Un sacré défi.

