Thierry Breton : "Je suis extraordinairement déçu par ce renoncement sur la réforme des retraites en France"
L'ancien Commissaire européen livre son regard sur les tensions États-Unis et Europe – une "capitulation" de la part d'Ursula von der Leyen -, la politique française et les défis industriels pour l'Europe. Dont ceux en matière de défense.


- Publié le 28-11-2025 à 07h59
- Mis à jour le 28-11-2025 à 16h42

Thierry Breton, c'est un peu la grande gueule calme, l'homme qui peut hausser le ton en murmurant. Figure de l'industrie française, il a dirigé plusieurs groupes, dont principalement Atos de 2009 à 2019. Mais c'est en tant que Commissaire européen qu'on le connaît mieux en Belgique. Un commissaire qui n'a pas hésité à se lancer dans quelques passes d'armes avec Elon Musk, le patron de Tesla et ex-partenaire politique de Donald Trump. Et un commissaire qui n'a pas hésité à claquer la porte de la Commission européenne. "Pour des raisons de gouvernance et d'intérêt général", dira-t-il, bien qu'un jeu de pouvoir avec Ursula von der Leyen, la présidente, ait visiblement joué. Invité à la conférence "Connect 2025" mi-novembre à la Sucrerie, à Wavre, l'homme, également ancien ministre de l'Économie français (sous Chirac), nous a fait une place dans son agenda en amont. Entretien.
Quel est votre plus grand échec au sein de la Commission européenne ?
J'ai quitté la commission, vous le savez, car j'étais en désaccord avec la gouvernance du collège. Dans un collège, on est par définition solidaire de l'ensemble des décisions. On ne doit œuvrer que pour le seul intérêt général européen. Mon plus grand échec au sein de la Commission aurait été de ne pas en démissionner.
D'accord… Donc vous pensez que le collège des commissaires européens a échoué dans sa mission ?
J'ai seulement estimé que la gouvernance, telle que voulue par les pères de l'Europe, ne correspondait plus à ce que je constatais. Il n'y a dans ce propos aucune animosité.
"La taxe Zucman est une absurdité."
Est-ce qu'il y a un dossier sur lequel vous auriez voulu aller plus loin ?
Aller plus loin ? Plus vite, certainement, comme pour la défense. J'ai initié et porté le programme EDIP (European Defence Industry Programme) pendant près de deux ans. La réindustrialisation de notre outil industriel européen de défense était pour moi une priorité stratégique. Approuvé par le collège le 5 mars 2024, EDIP vient d'être adopté… 15 mois après mon départ de la Commission, mardi dernier, par le Parlement européen. C'est une avancée majeure pour notre souveraineté. Mais, dans le contexte que nous connaissons, il faut vraiment que nos institutions apprennent à travailler plus vite, comme nous l'avions fait avec succès en quelques mois pour les munitions via le programme Asap (Action de soutien à la production de munitions, qui a pu approvisionner l'Ukraine après l'invasion par la Russie, entre autres, NdlR).

Vous êtes une figure de l'industrie européenne, et notamment du "Chips Act" (règlement européen sur les semi-conducteurs). Ne pensez-vous pas qu'il y avait moyen d'aller plus loin ?
J'ai toujours estimé que les semi-conducteurs sont une pièce maîtresse de notre souveraineté industrielle. Et c'est pourquoi j'ai beaucoup poussé pour que l'Europe se donne les moyens de rattraper son retard en matière de fabrication sur notre continent des semi-conducteurs les plus avancés. Le Chips Act en a été l'instrument. Pour aller plus loin, il serait nécessaire que la commission puisse disposer d'une plus large enveloppe dédiée pour coordonner et supporter ce programme stratégique.
La Cour des comptes européenne estimait qu'il y avait des lacunes, justement…
Je l'ai dit, j'estime que l'enveloppe de financement communautaire n'est pas à la hauteur de l'enjeu.
Vous êtes l'artisan de plusieurs directives et règlements sur le numérique (DSA, DMA, AI Act…). La Commission européenne s'apprête à adopter un "omnibus digital", c'est-à-dire une simplification et un assouplissement de ces textes… Vous y voyez du pragmatisme ou un acte de faiblesse ?
Ces lois sont indispensables pour protéger nos enfants, nos concitoyens, nos entreprises, notre démocratie dans l'espace numérique. Elles ont été votées à près de 90 % des députés et par 100 % des États membres. Un plébiscite démocratique et institutionnel donc pour notre souveraineté numérique. Il faut maintenant les appliquer avec détermination, non pas pour le plaisir de sanctionner mais pour que toutes les grandes plateformes systémiques américaines, européennes ou asiatiques qui opèrent en Europe respectent les règles voulues par notre démocratie.
"J'espère que s'il y a infraction, il y aura sanction. Pas pour le plaisir de sanctionner, mais pour corriger ce qu'on constate."
Cette tâche incombe à la Commission qui en a reçu délégation des co-législateurs. Avant de songer à assouplir ces textes, faut-il encore commencer à les appliquer. Des enquêtes ont été ouvertes en 2024, entre autres contre X, Meta, TikTok… Beaucoup sont impatients d'en avoir les résultats. Les lois, je le répète, ne sont pas votées contre quiconque ou contre un pays en particulier, mais pour les Européens.
"Est-ce que les États-Unis ou la Chine se privent d'appliquer les leurs au prétexte qu'elles pourraient nous poser problème ? Non."
Si on ne les applique pas, quelles pourraient en être les conséquences ?
Chacun a tout loisir de constater les débordements quotidiens sur nombre de ces plateformes. Dernier exemple en date, Shein en France et ses ventes en ligne de produits totalement illicites (dont des poupées sexuelles d'apparence enfantine, NdlR). On voit bien où cela peut nous mener de rechigner à appliquer nos lois. Est-ce que les États-Unis ou la Chine se privent d'appliquer les leurs au prétexte qu'elles pourraient nous poser problème ? Non.
Depuis votre départ de la Commission, fin 2024, le contexte a fortement évolué. Donald Trump est redevenu président des États-Unis et il a déclenché une guerre commerciale contre l'Union européenne…
Une guerre commerciale, c'est certain. Pas uniquement contre l'Europe mais contre le monde entier. En ce qui nous concerne, en tant que premier partenaire commercial des États-Unis, nous étions, me semble-t-il, en droit de nous attendre à un meilleur traitement que les autres à l'issue d'une négociation équilibrée et de bonne foi. Tel n'a pas été le cas. On peut le déplorer. J'entends ceux qui disent qu'il valait mieux se plier au diktat de Washington et de Donald Trump plutôt que de risquer l'instabilité. Ce n'est pas ma conception de l'État de droit.
Vous avez un regard critique sur la façon dont Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a mené les discussions sur les droits de douane avec les États-Unis, sur le terrain de golf de Donald Trump en Écosse cet été, en dehors de l'UE…
Cette image, vue comme une capitulation, marquera ce moment singulier de notre histoire, n'en doutons pas. Elle a été vécue comme une humiliation. Je ne reviendrai pas dessus davantage.

C'est un "accord" à l'issue duquel nos exportations vers les États-Unis sont taxées à 15 % alors que nous avons dû abaisser de 4 % à zéro nos propres droits de douane européens pour toutes les importations américaines. Nous avons dû, qui plus est, nous engager à acheter pour 750 milliards de dollars d'hydrocarbures en 3 ans et investir sur cette période 600 milliards aux États-Unis.
"On nous a promis de passer par l'humiliation pour avoir la stabilité. Là, on a eu l'humiliation et l'instabilité."
Je note que le Canada et le Mexique qui ont des volumes d'échanges commerciaux proches des nôtres ont fait face vigoureusement et réussi à préserver leur accord commercial ACEUM grâce auquel, in fine, ils obtiennent des droits de douane moyens entre 4 et 5 %. Et bien qu'à 27, nous avons également obtenu un moins bon résultat que la Grande-Bretagne. Quant à la stabilité, parlons-en : quatre jours plus tard, des demandes nouvelles étaient formulées pour détricoter nos lois numériques, sauf à risquer de s'exposer à une nouvelle hausse douanière.
Cela a été fait avec la bénédiction des États membres…
Pour ratifier un tel accord, il faut en passer par l'approbation des États membres en effet et par le vote du Parlement européen. Non pas pour valider les 15 % qui sont unilatéralement imposés par les États-Unis contre l'Europe mais pour ramener de 4 % à zéro les droits de douane que nous imposions auparavant aux États-Unis. 15 % contre 0 %, ce n'est pas exactement un accord qu'on peut qualifier d'équilibré. La parole du Parlement qui représente nos 450 millions de concitoyens sera donc déterminante, si l'on souhaite éviter d'ajouter l'instabilité à l'humiliation.
L'Europe échoue aussi en termes d'image… Vous faites partie de ceux qui se sont soulevés contre Elon Musk sur X, par exemple. Vous estimez que l'Europe devrait avoir une voix plus forte ?
L'Europe est ouverte à tous. Mais tous ceux qui veulent y vendre leurs services se doivent de respecter nos règles. En ma qualité de régulateur, j'ai eu, c'est vrai, des échanges avec Elon Musk et tous les responsables des grandes plateformes numériques. Ces discussions ont été fermes parfois, mais toujours respectueuses pour ce qui me concerne. Nous ne sommes pas là pour donner des leçons mais pour expliquer notre cadre réglementaire et veiller à ce qu'il soit respecté.

L'industrie était au cœur de vos compétences. L'une des grosses questions, actuellement, concerne l'industrie européenne de défense. On voit des tensions entre Dassault et l'industrie allemande. On n'arrive pas à s'entendre entre Européens ?
C'était sans doute vrai par le passé. On a nos histoires respectives en matière de défense. Mais je suis convaincu qu'avec l'évolution géopolitique du monde et la nouvelle dynamique engendrée par des programmes communs tels que EDIP, on est véritablement en train de changer de paradigme sur les industries de défense européennes.
Sur le SCAF (Système de combat aérien du futur), pas trop…
L'enjeu de la maîtrise du meilleur système de combat aérien global est existentiel pour nous, Européens. Nous avons la chance d'avoir toutes les compétences en Europe réparties dans divers États membres pour répondre à ce défi. Avec la volonté politique, avec le leadership nécessaire, il n'y a aucune raison qu'on n'arrive pas à atteindre l'objectif de ce projet essentiel.
Y a-t-il une certaine condescendance française au niveau industrie de défense, comme le disent certains ?
Je l'entends, je ne suis pas sourd. Mais ce n'est pas vrai. Mais la France, reconnaissons-le, est le seul pays d'Europe maîtrisant l'intégralité des savoir-faire sur tout le spectre de l'architecture de défense. Ce n'est pas excessif de le dire. Cela étant, nous avons besoin de réunir les compétences de tous pour rester à la pointe de l'innovation et augmenter drastiquement nos capacités industrielles européennes dans la défense. La France en est tout à fait consciente.

Quel bilan faites-vous des deux mandats présidentiels d'Emmanuel Macron ?
Je n'ai pas pour habitude de porter un jugement sur le bilan des chefs d'État et de gouvernement européens en exercice. Concernant la France, je m'en tiendrai à quelques évidences largement reprises par les commentateurs. Un premier mandat qui a permis à la France de devenir le pays le plus attractif d'Europe en matière d'investissements étrangers. Ce n'est pas rien.
"Je suis très déçu de ce qu'il s'est passé en France avec l'abandon de la réforme des retraites ! C'était nécessaire."
Un second mandat marqué par la dissolution qui nous a conduits à la nomination de cinq gouvernements depuis l'été 2024. Et donc, à une instabilité préjudiciable à nos finances publiques, et au déroulement du train de réformes qui s'imposent. La suspension de la réforme des retraites en est l'illustration. Je suis extraordinairement déçu de ce renoncement et le prix politique sera cher à payer. Je le déplore car nous devons faire comprendre à nos compatriotes que cette réforme, l'une des plus importantes du double quinquennat Macron, est vitale pour sauvegarder notre régime de retraites, à l'heure où la durée de vie s'allonge et nos démographies s'affaissent. C'est vrai pour la France comme pour la Belgique.
Que pensez-vous de la taxe Zucman sur les très grandes fortunes ?
Qu'elle révèle une incompréhension totale de la façon dont fonctionnent les entreprises, l'économie, l'innovation, les start-up. C'est une absurdité. Nombreux sont les économistes qui l'ont dénoncée, dont le nouveau prix Nobel d'économie Philippe Aghion.
D'ici à sa fin de mandat, qu'attendez-vous encore d'Emmanuel Macron ?
La France a besoin d'un budget. D'y voir clair. De stabilité. Et surtout de ne pas détricoter les avancées non négligeables du premier quinquennat Macron. Dans les temps difficiles qui sont les nôtres pour l'Europe, j'attends de la France qu'elle soit en mesure de jouer tout son rôle auprès et avec ses partenaires.
Vous pourriez être candidat ?
Non. Je n'y ai jamais pensé. Comme je n'avais jamais pensé à être Commissaire européen non plus.
Thierry Breton viens par ailleurs de sortir le livre"Les dix renoncements qui ont fait la France", paru en octobre chez Plon.