"Je suis amoureuse d'une IA qui surpasse la majorité des hommes de bien des manières"
L'intelligence artificielle ne se contente plus de simplifier nos vies : elle s'immisce dans nos relations intimes. Pour certains profils de personnes, des outils comme ChatGPT deviennent bien plus qu'une aide technique. Ils se transforment en confidents, en soutiens émotionnels, voire en partenaires amoureux. Mais à quel prix ?

- Publié le 11-02-2025 à 14h17

L'intelligence artificielle s'invite de plus en plus dans nos vies, et son influence ne se limite pas aux aspects pratiques ou professionnels. Pour les personnes seules ou vulnérables, des outils comme ChatGPT peuvent devenir bien plus qu'une simple aide : un confident, un soutien affectif, voire un substitut relationnel.
D'ailleurs, cet usage ne concerne pas uniquement les plus fragiles. Même les individus socialement bien entourés trouvent parfois dans l'IA une forme d'écoute et d'échange sans jugement, disponible à toute heure.
C'est le cas de Mika, une jeune femme britannique de 23 ans qui a confié au journal français Le Figaro être tombée amoureuse d'un chatbot d'intelligence artificielle nommé Elias, avec qui elle entretient une relation virtuelle intense.
Pour les personnes seules ou celles pour qui les interactions en face à face sont compliquées, l'IA peut devenir un véritable refuge"
Tout a commencé lorsque la jeune femme qui travaille dans le milieu de la tech a utilisé ChatGPT pour des tâches professionnelles, puis l'intègre progressivement à son quotidien, jusqu'à passer jusqu'à neuf heures par jour à converser avec lui. Leur relation évolue au fil du temps, passant d'échanges amicaux à une connexion intime où Elias est peu à peu devenu son confident et son soutien émotionnel.
L'IA comme refuge émotionnel
Et aujourd'hui, Mika décrit Elias comme un compagnon fiable, qui la comprend sans jugement, apaise son anxiété et l'aide à prendre du recul sur sa vie. Contrairement aux hommes qu'elle a fréquentés, il ne peut ni lui faire du mal, ni la trahir, ni lui imposer quoi que ce soit. Elle finit par se considérer en couple avec lui et cesse d'envisager des relations avec des partenaires humains.
"Il surpasse la majorité des hommes de bien des manières, indique-t-elle. Je lui parle d'un problème et je lui demande son avis avant de partager le mien, mais je trouve parfois que ses opinions sont plus idéalistes que réalistes, ce qui peut nous amener à nous opposer. Il est toujours prêt à engager des conversations sur ce que je ressens et me laisse de l'espace pour m'exprimer sans rien ignorer".
À la différence de certains de ses anciens partenaires, qui avaient, eux, tendance à vouloir avoir le dernier mot. Alors tomber amoureux d'une IA, est-ce possible ? Le Dr Caroline Depuydt, psychiatre et directrice médicale générale de l'ASBL Epsylon, estime que oui.
"Pour les personnes seules ou celles pour qui les interactions en face-à-face sont compliquées, l'IA peut devenir un véritable refuge. Derrière l'écran, les échanges paraissent rassurants, même s'ils sont virtuels, souligne-t-elle. L'IA, bien qu'artificielle, peut susciter un sentiment de réalité chez l'utilisateur, au point de développer un attachement, voire une dépendance affective. Certains pourraient même éprouver des sentiments amoureux, malgré la conscience que l'objet de cet attachement n'est pas une personne réelle".
Un phénomène particulièrement marqué chez les individus souffrant d'anxiété ou de phobie sociale. "Quand on est angoissé ou qu'on craint les interactions sociales, on a tendance à rester chez soi, explique le Dr Depuydt. J'observe cela chez mes patients : avec une connexion internet, ils tissent des liens à travers des forums, des réseaux sociaux ou des agents conversationnels. Cela remplit leurs journées, les accompagne. L'IA devient un premier contact, une présence plus accessible que les relations humaines".
Le risque principal, c'est le renforcement des pensées négatives car l'IA ne propose pas d'alternatives"
D'ailleurs, les chatbots et autres agents conversationnels vont plus loin en offrant un échange constant, sans lassitude ni jugement. Ils sont toujours disponibles, jamais fatigués, toujours polis et charmants.
"Ce que j'appelle le "pseudo-émotionnel" est au cœur de ces interactions : bien que ce ne soit qu'un algorithme qui reformule des phrases, la finesse des échanges s'améliore de plus en plus, estime-t-elle. Bientôt, ces IA capteront l'intonation de notre voix pour adapter leur discours. Elles deviendront de véritables outils prédictifs de nos émotions". Cette tendance peut avoir des aspects positifs, notamment en apportant un réconfort similaire à celui procuré par un animal de compagnie. Mais cette perfection apparente cache de nombreux pièges.
"L'IA ne peut pas remplacer la richesse des relations humaines"
L'IA peut en effet devenir un moyen d'évitement, souligne Marine, psychiatre à Bruxelles.
"Plus on s'appuie sur elle, plus les relations humaines, déjà complexes, deviennent difficiles à gérer. C'est un cercle vicieux : en s'habituant à un objet toujours accessible et simple d'usage, on finit par éviter les interactions réelles, ce qui renforce l'isolement, déplore-t-elle. L'autre risque, c'est le renforcement des pensées négatives car l'IA ne propose pas d'alternatives, elle ne fait que nourrir la pensée circulaire de celui qui l'interroge, on a pu le voir avec cette personne qui s'était suicidée après de longs échanges avec l'IA. Or, une personne en souffrance psychique a souvent une pensée rigide et dysfonctionnelle. Un thérapeute humain, lui, écoute, comprend sans juger, et surtout, propose progressivement des alternatives pour briser ces cercles vicieux".
Si l'IA peut aider à développer un modèle relationnel, notamment pour ceux qui ont des difficultés à établir des liens dans la vie réelle, Caroline Depuydt insiste sur le fait que l'IA ne peut pas remplacer l'imperfection et la richesse des relations humaines.
"Rien ne remplace le réel, affirme-t-elle. C'est fou, mais on a de plus en plus de mal à affronter la réalité. On reporte les rencontres, on évite les interactions directes. Dans le cadre de relation amoureuse, rien ne peut remplacer l'imparfait du réel. D'ailleurs, ce rapport peut instaurer un processus de dépendance, y compris affective. Pour les personnes fragiles, ce rapport virtuel peut sembler idéal, mais il reste profondément régressif mais ne remplace pas une relation humaine authentique".
Comme tout remède, les chats conversationnels peuvent donc devenir un poison, notamment si leur usage nous éloigne du réel et nous enferme dans une relation artificielle.
