Légers tirs croisés lors de l'inauguration du nouveau siège de la RTBF
L'inauguration du Média Square de la RTBF a eu lieu ce jeudi en fin d'après-midi. Une page se tourne pour le service public, et son administrateur général, qui va quitter le navire en octobre.

- Publié le 18-06-2026 à 19h31
- Mis à jour le 18-06-2026 à 20h17

Une chaleur écrasante entourait un îlot de relative fraîcheur ce jeudi en fin d'après-midi : le nouveau Média Square de la RTBF. Le nouveau siège du média public était inauguré en grande pompe, après une visite du roi Philippe et de la reine Mathilde.
L'occasion de mettre tout le monde "d'accord", le temps de couper le ruban, tout en répondant diplomatiquement aux critiques des uns et des autres. C'est de bonne guerre. Inutile de rappeler que quelques tensions ont émaillé, çà et là, les relations entre le média public et le monde politique, principalement.
Mais avant les discours officiels, on a l'occasion de croiser tout le petit monde médiatique, et en partie politique, de Bruxelles et de Wallonie.
Le "big boss"
L'administrateur général de la RTBF, Jean-Paul Philippot, fait son entrée dans le hall, suivi d'une caméra. On va à sa rencontre.
"C'est un projet préparé depuis plus de dix ans", lance-t-il calmement. Le bâtiment, dit-il, devait permettre de passer à "quelque chose de plus évolutif".

La RTBF, selon lui, ne pouvait plus travailler avec des outils pensés pour un autre âge. "On travaille avec l'entreprise EVS pour la production. Investir dans un nouvel outil, dans l'IA, c'est éviter d'être obsolète dans quelques années", poursuit-il.
"On ne construit pas ce bâtiment pour nous, mais pour ceux qui arrivent aujourd'hui et qui y travailleront dans les prochaines années", insiste Jean-Paul Philippot.
Sur le coût du projet, à savoir 236 millions d'euros, il entend les critiques, mais y répond posément, sans détour. "Le projet n'a rien coûté à la Fédération Wallonie-Bruxelles." Il rappelait par ailleurs sur les ondes de La Première le matin que le financement provient pour un tiers d'un emprunt à la BEI (Banque européenne d'investissement), pour un tiers de la dotation annuelle de la RTBF (à savoir 350 millions d'euros d'argent public à gérer chaque année) et pour un tiers de la vente des anciens terrains.
Le nouveau bâtiment, bien qu'imposant, réduit quasiment par deux la surface totale et se veut moins énergivore. Une partie sera évidemment consacrée à la VRT, sur ce nouveau "campus".
"Je n'ai pas des gènes de belle-mère"
Quant à son propre avenir, alors que son mandat s'achèvera le 31 octobre, il choisit l'ironie. "Je n'ai pas des gènes de belle-mère", lâche-t-il. Le patron de la RTBF veut bien aider, mais laissera la personne censée lui succéder seule aux manettes. Qui ? Il ne lâche évidemment pas de nom, et laisse son sourire pour seule réponse.

Non loin, Jacqueline Galant, ministre des Médias (MR), qui a eu, par le passé, quelques mots bien aiguisés pour le service public. "La RTBF a fait ses plans financiers et était à même de le couvrir, c'est une bonne chose." À la question de savoir si, actuellement, un tel projet serait encore envisageable au regard des budgets, elle répond : "Je ne suis pas certaine." Même si celui-ci est considéré comme essentiel pour envisager l'avenir. "Il fallait le faire", dit-elle.
"C'est génial. Enfin !"
Jean-Pierre Jacqmin, lui, semble détendu. L'ancien directeur de l'information regarde le nouveau siège comme un outil attendu depuis longtemps. "C'est génial. Enfin !", lâche-t-il.
"C'est l'outil dont on avait besoin, pas pour se faire plaisir, mais pour s'adresser à tous. Un projet sur lequel les équipes travaillent depuis onze ans" et qui a été "adapté au fur et à mesure".

À ceux qui s'interrogent sur la pertinence d'un tel investissement pour un média public, il répond sèchement : "Vous croyez qu'on pourrait laisser mourir un média de service public ? Non. Ce n'est pas correct, ne serait-ce que pour le public qui en bénéficie. Ce n'est pas du luxe, le nouveau bâtiment est deux fois plus petit. Et tout est amorti sur cinquante ans, comme l'ancien bâtiment", poursuit-il.
"La pression politique est plus verbale, plus vocale qu'avant, c'est vrai, mais on accepte. On travaille, on fait notre job"
"Et le bâtiment s'ouvre à d'autres, aux universités, bientôt, j'espère, à des boîtes de production. Et il est ouvert au public", avance-t-il.
Reste la vieille tour RTBF, symbole de Reyers. Un restaurant perché, comme on l'entend parfois ? "C'est un local technique, transformer ça en restaurant demanderait beaucoup d'argent. Mais avec de l'imagination… ", s'amuse-t-il. Ce sera d'ailleurs à la Région de trancher.
Sur la pression politique de ces dernières années, Jean-Pierre Jacqmin ne nie pas. "La pression politique est plus verbale, plus vocale qu'avant, c'est vrai, mais on accepte. On travaille, on fait notre job", conclut-il.
Tirs croisés (avec respect)
Viennent ensuite les discours. Celui de Joëlle Milquet, la présidente du conseil d'administration, d'abord.
"Média Square, c'est une page d'un siècle qui se tourne", dit-elle. Flagey pour la radio, Reyers pour la télévision, Média Square pour le numérique.
Elle salue "le très big boss", dont "le règne a presque tutoyé l'éternité". La salle sourit à nouveau.
Elle poursuit, parlant de celui qui doit assumer "ce paradoxe freudien de gérer l'immédiat, dans le socle immuable de la longévité". En creux, toute la symbolique du moment : Philippot inaugure le bâtiment du futur au moment où son propre avenir à la RTBF touche à sa fin.
"Un service public doit être soutenu et non vilipendé […] et financé correctement"
Sur le fond, Milquet défend fermement le service public. Il doit être "soutenu et non vilipendé […] et financé correctement". Plus tard, elle insiste : "Ce ne sont pas des dépenses, mais un investissement dans notre démocratie, la vérité et le futur de nos générations." Avec, ajoute-t-elle, une obligation : "responsabilité et rigueur".
Jacqueline Galant reprend ensuite cette même ligne, en ajoutant quelques touches. La mission de service public est, selon elle, "plus importante que jamais". Elle défend aussi l'indépendance journalistique. Le média public doit être libre "de poser les questions importantes" et d'exercer son travail "sans intervention politique ou syndicale".

Mais la ministre libérale ajoute aussitôt le revers de la médaille : cette liberté "s'accompagne d'une immense responsabilité". Il faut être "rigoureux", "vérifier", "rectifier parfois", s'adresser à tous les citoyens "avec respect et sans préjugé".
Puis vient une phrase qui fait réagir la salle : "Un média public appartient à tous, à Bruxelles comme à Virton. À ceux qui votent à gauche, à ceux qui votent à dr… au centre", lâche-t-elle avec un léger lapsus. La salle ricane. "Et à ceux qui votent à droite." Le message : la RTBF doit parler à tout le monde.
Un média public appartient à tous, à Bruxelles comme à Virton. À ceux qui votent à gauche, à ceux qui votent à dr… au centre... Et à ceux qui votent à droite."
Elle rappelle que "notre société est plus fragmentée que jamais" et que les algorithmes rassemblent "les personnes qui se ressemblent". Le média public, dit-elle, doit nous "prémunir" de cela. L'humour pratiqué sur le service public doit, selon elle, "faire rire dans les studios, mais aussi en dehors".
"Chaque euro public compte"
Enfin, la ministre rappelle que "chaque euro public compte". Les citoyens attendent que l'argent soit utilisé "avec sobriété et responsabilité". En coulisses, on nous signale qu'avec plus de 1000 emplois en moins en plus de 25 ans, "ça va plutôt dans le sens attendu".
Elle salue enfin le travail de Jean-Paul Philippot, tout en glissant que leurs "analyses et avis n'ont pas toujours convergé", peu avant de laisser place à la cérémonie du ruban.
