"On n'est pas à l'abri d'un chaos total" : comment Trump pourrait transformer la Coupe du monde 2026 en champs de bataille politique ?
Alors que le tirage au sort se tient ce vendredi, Donald Trump s'impose déjà comme l'acteur central de cette Coupe du monde 2026. Restrictions de visas, pressions sur les villes hôtes et coups de com'… L'événement sportif le plus suivi au monde pourrait devenir un outil politique explosif.

- Publié le 05-12-2025 à 15h55
- Mis à jour le 05-12-2025 à 16h19

Alors que le tirage au sort tant attendu se tient ce vendredi, une question domine déjà les conversations dans les milieux sportifs et diplomatiques : Donald Trump va-t-il transformer "sa" Coupe du monde en champ de bataille politique ?
Car cette édition 2026, organisée aux États-Unis, au Mexique et au Canada, prend (déjà) une tournure presque inédite : il est en effet très rare qu'un chef d'État se déplace à un tirage au sort.
Mais Trump, lui, a déjà fait de la compétition un outil de communication. Et il entend bien montrer qu'il garde la main sur l'événement sportif le plus suivi au monde.
Chaque occasion qu'il aura de prendre la parole pour parler football sera dans son intérêt, pour polariser"
"Il menace par exemple de changer de ville au dernier moment, c'est sa Coupe du monde. Chaque occasion qu'il aura de prendre la parole pour parler football sera dans son intérêt, pour polariser. L'objectif est très clair : se servir de l'écho de la Coupe du monde pour pousser ses thèmes et imposer son agenda", analyse Jean-Baptiste Guégan, spécialiste de géopolitique du sport et intervenant à Sciences Po Paris, qui estime qu'il "faut s'attendre à des dingueries."
Les signaux se multiplient déjà. La Maison-Blanche a publié une liste de ressortissants interdits de jouer dans certaines villes américaines, provoquant un boycott du tirage par la délégation iranienne, qui n'a pas obtenu les visas espérés, mais qui sera finalement représentée par une délégation lors de la cérémonie.
D'autres pays, comme Haïti, scrutent avec inquiétude l'annonce des villes hôtes : certaines laissent entendre que leurs équipes pourraient ne jamais mettre un pied sur le sol américain. À chaque fois que l'on parle visas, accréditations ou sécurité, la patte Trump apparaît.
Pour celui qui est aussi auteur du livre "La France est-elle un pays de sport ?", le milliardaire américain ne va pas détruire l'événement, "il ne va pas se tirer une balle dans le pied", mais il va tenter d'en tirer le maximum de profit politique, notamment auprès d'une base MAGA moins mobilisée qu'avant.
La politique migratoire au cœur du jeu
Obsession migratoire oblige, il pourrait encore jouer sur les restrictions de visas, après avoir déjà ciblé la Somalie et 19 autres pays dans ses nouvelles limitations de résidence et de régularisation. Il y a fort à parier que le nombre de visas disponibles sera réduit et que les conditions d'entrée seront durcies, voire repoussées pour certains publics.
Dans ce contexte, la FIFA pourrait être contrainte de déplacer certains matchs hors du territoire américain si les restrictions deviennent ingérables pour certaines délégations ou pour les supporters.
"La liste des 19 pays interdits d'accès aux États-Unis, déjà publiée par l'administration Trump, pourrait s'allonger au gré de ses priorités politiques. Une grande partie des États concernés sont africains, mais d'autres régions pourraient être visées. Trump veut donner des gages à sa base électorale. La politique migratoire risque donc d'être un outil central et potentiellement explosif, dans la gestion de cette Coupe du monde."
Et ce n'est qu'un début. Ce vendredi dans la soirée, Trump devrait recevoir un prix de la paix créé sur mesure par la FIFA, un geste qui fait déjà sourire (ou grincer) les observateurs. "Infantino sait exactement ce qu'il fait", glisse Guégan. Reste que cette proximité alimente les craintes : tensions prévisibles avec le Mexique et le Canada, incertitudes sur la gestion des supporters étrangers, risque de débordements, et capacité réelle de nuisance sur les visas et la logistique.
Plusieurs zones de tension pourraient donc émerger autour de cette Coupe du monde 2026, au-delà même des polémiques déjà visibles autour des visas ou des villes hôtes.
"Il faudra suivre très attentivement d'éventuels appels au boycott. Pour l'instant, on n'en voit pas, mais on l'a vu pour le Qatar : dès qu'un pays hôte pose question, la contestation peut monter très vite, explique-t-il. Et ici, la démocratie américaine est loin d'être exemplaire. Le positionnement actuel des États-Unis est très éloigné de ce qu'on attendait de la première puissance mondiale telle qu'on la connaissait encore récemment."
À cela s'ajoute l'attitude même de Donald Trump, qui ne cesse de brouiller les lignes entre politique et sport. En effet, il s'est déjà retrouvé l'été dernier sur le podium de la Coupe du monde des clubs, où il a soulevé le trophée avec les joueurs. Du jamais vu.
On n'est pas à l'abri d'un chaos total. C'est le premier président américain qui utilise systématiquement le sport pour se mettre en scène. Il n'a aucune limite"
Mais la FIFA devra aussi naviguer dans une autre réalité : le coût de la compétition. "Les billets seront premium, ce ne sera pas une Coupe du monde populaire. Le coût de la vie sera sidérant, et combiné au risque de refus de visa, on va vers des tensions directement liées à l'organisation et au quotidien des supporters, analyse Jean-Baptiste Guégan. On peut imaginer une sorte de FIFA Pass pour faciliter les passages de frontières, mais on est sur un vrai contrôle et un vrai cadrage de qui peut ou non entrer sur le territoire américain."
Des tensions diplomatiques prévisibles
Des péripéties multiples sont donc à prévoir : passages de frontières compliqués, contrôles renforcés, incidents diplomatiques potentiels.
Certains n'excluent pas qu'il tente de changer des villes hôtes en fonction de leur couleur politique, notamment si des matchs doivent se tenir dans des bastions démocrates.
"On n'est pas à l'abri d'un chaos total, estime une source bien informée au sein de la FIFA. C'est le premier président américain qui utilise systématiquement le sport pour se mettre en scène. Il n'a aucune limite. Concrètement, il y a une peur de ce que Trump peut décider, et une vraie inquiétude sur le terrain. La police pourrait être tentée de montrer, pendant l'événement, la mise en œuvre stricte de la politique migratoire du président, avec le risque de débordements spectaculaires."
Dans un scénario extrême, certains imaginent même des contrôles anti-immigration à la sortie des stades, visant des supporters étrangers. "On pourrait assister à des scènes de dingue", prévient-on.
"Cette Coupe du monde sera l'une des plus politisées depuis très longtemps, insiste le spécialiste. Elle intervient à un moment où la première puissance mondiale se recompose, profondément altérée par le retour de Donald Trump et dans un contexte international marqué par des rapports de force instables."
Selon lui, il ne faudra pas négliger un autre paramètre : la réaction des acteurs hostiles à Trump, qu'ils soient internes ou externes. "On peut s'attendre à ce que certaines communautés, à commencer par les Latino-Américains, fassent entendre leur opposition." Sur le plan international, certains États ou groupes pourraient aussi saisir l'événement comme une opportunité de déstabilisation, qu'elle soit politique, sécuritaire ou même terroriste.
Dernier élément à surveiller : le rôle des ONG. Après les mobilisations massives autour du climat au Qatar, le contexte est différent, mais des campagnes de communication pourraient émerger, notamment autour des valeurs démocratiques.
Quelle mobilisation citoyenne ?
Autour des stades et dans les villes qui accueillent la compétition, ainsi que dans les points de passage reliant ces villes, la question des frontières entre les États-Unis et le Canada va être centrale pour une partie du public concerné.
L'ICE (le Service de l'immigration et des douanes des États-Unis) pourrait jouer un rôle important : certains supporters risquent une déportation au sens américain du terme, c'est-à-dire une arrestation suivie d'un renvoi immédiat dans leur pays d'origine.
"Ce contexte peut entraîner une mobilisation citoyenne pour s'opposer à ces pratiques, avec un risque d'affrontements, voire d'émeutes. Cela implique également un risque de débordements et d'usage des armes à feu, car la police américaine n'est pas réputée pour une gestion pacifiste des mouvements de foule", détaille ce spécialiste de la géopolitique du sport.
Dans ce contexte où Trump polarise fortement les positions, il faudra suivre de près les conséquences de son intervention. Les États-Unis ont les compétences et les moyens d'organiser un événement de cette ampleur, mais la question reste de savoir comment gérer la logistique dans toutes ces grandes villes et la sécurité des spectateurs.
"Les précédents, comme la Coupe du monde des clubs, montrent que ce n'est pas un défi insurmontable. Cependant, cette édition 2026 présente un voile particulier : si la fête du football est au rendez-vous, ce sera avant tout Trump et Infantino qui en tireront profit, en termes de visibilité politique et médiatique", conclut Jean Baptiste Guégan.
