Le jour où Kaboul est tombée aux mains des talibans
Les talibans sont entrés à Kaboul, ce dimanche soir, alors que le président afghan avait pris la fuite plus tôt dans l'après-midi.
- Publié le 15-08-2021 à 18h09
- Mis à jour le 16-08-2021 à 20h16

Dix heures, ce dimanche 15 août 2021. Les flashes d'information crépitent. Les premiers talibans sont entrés dans la périphérie de Kaboul selon des habitants. Après Mazar-i-Sharif, le verrou du Nord tombé samedi, après Djalalabad, envahi dimanche matin, les fondamentalistes sont déjà aux portes de la capitale afghane. Ils sont de retour au pouvoir après vingt et un an d'un régime présidentiel soutenu par les États-Unis et les Occidentaux. L'Afghanistan tel que les plus jeunes l'ont connu s'est effondré comme un château de cartes.
Dix heures quinze, un porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, affirme dans un communiqué que "toutes les régions du pays sont passées sous le contrôle de l'Émirat islamique", signifiant par là que le gouvernement élu démocratiquement à Kaboul a perdu. "Les moudjahidines de l'Émirat islamique n'ont pas l'intention d'entrer dans la ville par la force ou la guerre, mais plutôt d'entrer pacifiquement dans Kaboul. Des négociations sont en cours pour s'assurer que le processus de transition soit achevé en toute sécurité", poursuit le communiqué.
Le porte-parole promet aussi que les soldats et employés de l'administration actuelle sont "pardonnés" et qu'aucun d'eux "ne subira de représailles". Malgré ce message rassurant, des habitants affirment voir des talibans entrer aux abords de la capitale. Certains circulent dans des Humvees américains, confisqués à l'armée afghane. Paniqués, des habitants cherchent à fuir mais ils ne savent où aller. Kaboul abrite 4,4 millions d'habitants et des dizaines de milliers de personnes déplacées par l'avancée des insurgés.
Dans la banlieue, les talibans s'emparent de l'ancienne base de Bagram, qui a vu tant de présidents saluer les troupes américaines, et libèrent les détenus, délinquants ou talibans, de la fameuse prison de Pul-e-Charkhi.
Les diplomates regroupés à l'aéroport
Pendant ce temps-là, de la fumée s'échappe de l'ambassade américaine : les diplomates brûlent à la va-vite tous les documents compromettants tandis qu'un hélicoptère fait la navette entre la zone fortifiée de Wazir Akbar Khan et l'aéroport Hamid Karzaï, construit par les Soviétiques en 1960 et sécurisé il y a quelques années par l'armée belge. C'est là que les diplomates sont regroupés avant leur évacuation.
Les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Australie, l'Espagne, le Danemark, la France ou encore l'Allemagne tentent in extremis d'évacuer leurs ressortissants ainsi que les Afghans qui ont travaillé pour la force de l'Otan. Le Pentagone a pour mission d'évacuer 30 000 personnes, dans l'ordre suivant : d'abord le personnel de l'ambassade, ensuite les citoyens américains, enfin les détenteurs d'un visa spécial d'immigrant (SVI).
Pour cette dernière opération dans le ciel kaboulite, plus de 3 000 soldats américains ont été déployés, de même qu'une division de combat au Koweit, plus que les 2 500 soldats qui restaient en Afghanistan que lorsque le retrait avait été amorcé le 1er mai. Le président Biden a insisté samedi sur un point : qu'en aucune manière, les talibans ne mettent en danger la mission des soldats américains, auquel cas "ils seront confrontés avec une réponse rapide et puissante de l'armée américaine".
Comme ils l'ont fait dans d'autres villes afghanes, les talibans jouent sur l'effet de peur que suscite leur offensive pour s'emparer, sans coup férir, de Kaboul. Ils promettent la vie sauve aux soldats tétanisés, négocient avec des dirigeants dos au mur et, apparemment désireux de se démarquer des anciens qui avaient dirigé le pays sous une main de fer en 1996-2001, tentent de rassurer la population. Alors que les files devant les banques s'allongent dans la capitale afghane, des assurances sont données que les banques, les commerces et même les investissements étrangers seront sécurisés.
Des pourparlers ont débuté avec le gouvernement en sursis de Kaboul, mais sans le président Ghani qui quitte le pays en cours de journée. L'annonce est faite sur sa page Facebook par Abdullah Abdullah, l'ancien bras droit du commandant Massoud, les traits tirés. Plus tard dans la soirée, le président Ghani reconnaîtra la victoire des talibans. "Les talibans ont gagné (...) et sont à présent responsables de l'honneur, de la possession et de l'auto-préservation de leur pays", déclarera-t-il sur Facebook.
Les talibans réclamaient la démission de M.Ghani depuis des mois et en faisaient une condition pour un cessez-le-feu. Sous pression internationale, y compris du Pakistan et du Qatar, les "talibs" affirment souhaiter une issue pacifique.
"Nous voulons un gouvernement islamique inclusif, ce qui signifie que l'ensemble des Afghans seront représentés dans ce gouvernement
", assure Suhail Shaheen, un autre porte-parole, membre de la délégation talibane à Doha.
"Il n'y a aucun risque pour les diplomates, les organisations humanitaires, personne. Ils devraient tous continuer à travailler comme ils l'ont fait jusqu'à présent. Aucun mal ne leur sera fait, ils devraient rester
", insiste-t-il.
Les talibans promettent aussi aux femmes afghanes qu'elles pourront continuer à travailler et circuler seules à l'extérieur de la maison, mais les témoignages qui parviennent de régions qu'ils contrôlent actuellement soulignent combien certains commandants ne respectent pas les injonctions de la hiérarchie et des émissaires de Doha.
Selon la BBC, des femmes travaillant dans une banque de Kandahar ont été priées de quitter les lieux tandis que dans des écoles, les jeunes filles sont désormais cantonnées à une stricte éducation religieuse. À Kaboul, la génération de femmes qui a acquis des droits et une certaine indépendance ces deux dernières décennies est sous le choc. Près d'un tiers des députés afghans sont des femmes, la loi leur garantissant un quota de 28 %. L'ambassade américaine à Kaboul fait aussi état d'exécutions de soldats qui se sont rendus.
Et puis il y a cette déclaration d'un commandant, interviewé par CNN dans la province de Ghazni, qui fait froid dans le dos : "
Nous croyons qu'un jour les moudjahidines l'emporteront et que la loi islamique ne viendra pas seulement en Afghanistan mais partout dans le monde. Nous ne sommes pas pressés. Nous croyons que cela viendra un jour. Le djihad ne sera terminé qu'au dernier jour
".
En 1996, des Afghans avaient salué l'arrivée au pouvoir des "étudiants en religion" formés dans les madrassas pakistanaises, car ils promettaient de l'ordre dans un pays épuisé par quatre ans de guerre civile. Mais ils déchantèrent rapidement.
Dimanche soir, alors que la nuit tombe sur Kaboul, les talibans entrent dans la ville, prétextant un risque d'insécurité à Kaboul. Les habitants se terrent, pétrifiés. La capitale tombe.
