Les mauvaises nouvelles s'enchaînent pour l'Ukraine: Poutine est-il en train de gagner sa guerre ?
Après vingt et un mois de guerre et une contre-offensive manquée, les mauvaises nouvelles s'enchaînent pour l'Ukraine. À quelques heures d'un sommet européen crucial, on détaille les conséquences désastreuses d'une potentielle victoire russe avec le lieutenant-colonel Tom Simoens, historien à l'École royale militaire (ERM) et Kris Quanten, professeur d'histoire militaire (ERM).

- Publié le 13-12-2023 à 20h36
- Mis à jour le 14-12-2023 à 08h36

Et si l'Ukraine perdait la guerre ? Depuis plusieurs semaines, le scénario est de plus en plus évoqué. Début décembre, l'hebdomadaire The Economist y consacrait même sa une : "Is Putin winning ?", au même moment où l'on apprenait la mort d'Henry Kissinger, une grande figure de la diplomatie américaine considéré comme un acteur incontournable de la diplomatie mondiale pendant la guerre froide.
Une manière pour les Occidentaux de ranger leurs illusions au placard ? Après l'échec de la contre-offensive ukrainienne, ils se demandent en tout cas comment aider Kiev sur le long terme.
"Ce scénario existe désormais et il est tout à fait plausible, estime le lieutenant-colonel Tom Simoens, historien à l'École royale militaire (ERM). La survie de l'Ukraine dépend de l'aide étrangère, et notamment du soutien occidental. Mais aujourd'hui, l'Occident a des doutes sur le résultat final de tout cet investissement et on voit que tous les pays ne vont pas dans le même sens. Les Américains deviennent également plus prudents dans leur propos et dans les actes. L'Ukraine est comme un patient très malade qui a besoin de traitement médical en urgence. Si on le coupe, on le met en danger de mort. Et actuellement, l'influx n'est pas fermé mais il arrive goutte par goutte, ce qui n'est pas suffisant, le patient est donc en train de souffrir grandement car les antidouleurs n'arrivent pas assez vite et en assez grande quantité. Si l'aide européenne et américaine n'arrive pas vite dans les premiers mois de l'année 2024, je pense qu'il faut envisager un scénario dans lequel les Ukrainiens vont devoir négocier avec les Russes dans ces conditions, ce qui reviendrait à une capitulation conditionnelle avec de grandes répercussions. Mais ça, l'Occident ne s'en rend pas compte".
Actuellement, l'aide américaine est en effet sérieusement à l'arrêt. Malgré les efforts du président, Joe Biden, les républicains du Congrès ont bloqué en fin de semaine dernière un projet de loi de finances qui comprenait plus de 50 milliards de dollars d'aide supplémentaire pour la sécurité de ce pays. Zelensky est à Washington ce mardi pour tenter de sauver l'aide à l'Ukraine. Il faut dire que l'aide américaine est cruciale pour la défense de l'Ukraine face à la Russie. En fin de semaine, l'UE doit également décider de l'ouverture des négociations d'adhésion de l'Ukraine.

Une décision aux "conséquences dévastatrices"
Problème, le Premier ministre hongrois menace de faire capoter le Conseil européen de jeudi et vendredi, en bloquant les décisions. De son côté, la vice-Première ministre ukrainienne met la pression sur l'ensemble des Vingt-Sept. Le ministre ukrainien des Affaires étrangères Dmytro Kouleba a mis en garde lundi contre les "conséquences dévastatrices" qu'aurait une absence de consensus des Vingt-Sept sur l'ouverture de négociations d'adhésion de son pays à l'UE.
Se pose donc avec insistance la question de la durée de l'aide que vont apporter les Occidentaux à l'Ukraine. D'autant plus que le Premier ministre hongrois Viktor Orban a une fois de plus menacé de bloquer toute aide à l'Ukraine ainsi que le projet d'adhésion à l'UE. Une voix vivement critiquée mais qui trouve un écho dans certains pays européens, notamment en Italie, en Grèce et en Slovaquie.
Avec la Russie, on ne peut rien exclure étant donné qu'ils ne respectent plus les traités internationaux"
"Pour l'instant, ce manque d'aide se fait surtout ressentir au niveau des munitions, poursuit-il. C'est même le problème principal à l'heure actuelle. L'UE n'a pas fourni les munitions promises, à savoir l'envoi d'un million d'obus par an, on ne pourra pas les fournir. Là encore, c'est aussi un signe de l'hésitation de l'industrie européenne et du manque d'engagement politique, qui n'est en tout cas pas assez clair, avec l'argument économique en toile de fond. Au final, le risque serait d'assister au même effet que lors de la première et seconde guerre mondiale, celui d'avoir l'image d'une Europe qui n'a pas été capable d'apporter son soutien jusqu'au bout. Ce qui nous ferait passer pour des lâches et des incompétents au niveau mondial et ce qui ferait baisser votre poids géopolitique".
Les Européens n'ont en effet pas fait basculer leurs industries de défense en économie de guerre. A titre de comparaison, la Corée du Sud a elle seule a par exemple fourni plus d'obus de 155 mm à l'Ukraine que l'ensemble des pays européens. Mais dans un scénario où l'Ukraine perd la guerre durant l'année qui arrive, la question de l'appétit russe se pose également.
"Les Russes seront-ils réellement satisfaits de ce qu'ils ont obtenu ? Pourquoi ne s'en prendraient-ils pas aux États Baltes ?, s'interroge Tom Simoens. On ne peut rien exclure étant donné qu'ils ne respectent plus les traités internationaux. Ils sont tout à fait capables de lancer une campagne contre les États baltes par exemple. Ils excellent à certains niveaux, on les a souvent caricaturés en mettant en avant des preuves anecdotiques mais ils ont des qualités. Ils sont très compétents au niveau de la guerre électronique, leurs systèmes défensifs sont bien pensés, ils ont d'excellents ingénieurs et leur aviation est de plus en plus active. Quelque part, on les a sous-estimés. Ce n'est pas l'armée la plus proactive ni même novatrice mais ils savent s'adapter aux situations et peuvent rapidement trouver des solutions aux problèmes rencontrés".
On risque d'évoluer vers un conflit gelé sur plusieurs années"
Toutefois, le scénario du conflit gelé qui s'étend sur plusieurs années reste le plus probable d'après de nombreux observateurs. Il faut dire que la stratégie russe est très claire : faire perdurer la guerre le plus longtemps possible, en sachant que l'approvisionnement sur le long terme va devenir de plus en plus complexe tandis que son armée puise dans des ressources humaines plus importantes que du côté ukrainien. "L'Ukraine veut tout le contraire mais elle n'a pas les moyens d'imposer sa volonté, explique Kris Quanten, professeur d'histoire militaire à l'École royale militaire (ERM). Aujourd'hui, reconquérir tout le territoire est sûrement trop ambitieux et semble peu probable. C'est pour cela qu'on risque d'évoluer vers un conflit gelé. On peut aussi se demander si l'Occident peut et souhaite maintenir son soutien en sachant que d'autres crises surviennent".
L'armée russe a reculé avant de stabiliser son occupation
Au niveau du front, on sait que les forces armées ukrainiennes (FAU) ont libéré environ 500 kilomètres carrés depuis le début de leur contre-offensive, commencée au début du mois de juin 2023, mais seulement 4 km2 en novembre. La progression est donc lente, surtout quand on sait que depuis la fin du mois d'octobre, près de 50 km2 de territoire ont été récupérés par l'armée russe sachant qu'ils ont conquis 17;5 % du territoire total lors de leur invasion, soit près de 100.000 km2. Ce qui représente 3,5 fois la taille de la Belgique.
Ce mardi, on apprend également que les forces armées russes auraient significativement avancé dans la région de Zaporijjia, au sud-est de l'Ukraine, a annoncé ce mardi Evguéni Balitski, gouverneur de la région installé par Moscou. L'armée se dirigerait désormais en direction du nord-ouest.

"Quelque part, cette contre-offensive était un test aux yeux des Américains et aux yeux de l'OTAN, rappelle Tom Simoens. Et c'est pour cette raison qu'on doit selon moi continuer de soutenir l'Ukraine. On peut comprendre qu'il y ait un stress aux USA en voyant que les résultats désirés n'ont pas été obtenus. Il y a également une tension entre le modèle américain, qui est de faire la guerre, une guerre de manœuvre avec des actions rapides et décisives et le modèle ukrainien actuel, qui est plus lent avec une série de petites attaques quotidiennes. Les États-Unis préconisent de frapper fort à un moment choisi pour bouleverser le système adverse. Mais l'armée ukrainienne ne prône pas ce type d'attaques, elle occupe un village puis avance vers un autre village, de manière progressive, ce qui peut être prévisible car on sait à l'avance comment elle va avancer, il suffit de regarder sur google maps. Ce qui n'est pas une critique mais plutôt un constat".
C'est d'ailleurs un point qui pourrait être à l'origine des tensions. Les Américains auraient du mal à comprendre la réalité du champ de bataille. Mais du côté de l'armée ukrainienne, la tactique en question paraît peu applicable, notamment en raison de l'absence de suprématie aérienne. Et également parce que l'armée russe a été sous-estimée. Si le modèle américain pourrait fonctionner, il est difficile de l'imaginer être mis en place à l'heure actuelle et encore moins face à une position défensive aussi organisée.
Pour Kris Quanten, le conflit ressemble quelque peu à une guerre des tranchées, comparable à la Première Guerre mondiale où il est difficile d'avancer. Un scénario qui pourrait profiter aux Russes.
"Ils ne sont pas bêtes, ils constatent que les Ukrainiens ont moins de munitions, qu'il y a des problèmes en Europe, que l'aide américaine est bloquée, etc. C'est donc le moment pour eux de lancer des offensives partout dans le Nord, en passant par Bakhmout, c'est logique d'un point de vue militaire, précise Tom Simoens. Toutefois, un conflit gelé sur plusieurs années reste le plus probable. Je pense que l'aide américaine et européenne va finir par se débloquer et qu'on arrivera à un équilibre. Il s'agira alors d'une guerre d'usure et de morale où ce sera la société qui résistera le plus qui l'emportera. Si l'Occident maintient l'effort de guerre sur la durée, la société russe pourrait finir par dire stop au vu de la crise économique et de plusieurs limites auxquelles elle fera face. Par contre, pour les Américains, la plus grande menace, ce n'est pas la Russie, c'est la Chine, donc il faudra voir quel chemin ils décideront d'emprunter".