Deux ans après l'invasion russe, la guerre risque-t-elle de s'étendre ? "Je n'ai jamais été aussi inquiet pour notre sécurité"
Après presque deux ans de guerre à grande échelle, la ligne de front en Ukraine ne bouge presque plus. Entre les avancées russes, les contre-offensives ukrainiennes, l'affaiblissement du soutien militaire occidental et les alliances géopolitiques, la multiplication des conflits où de grandes puissances sont impliquées indirectement fait monter la tension mondiale de plusieurs crans.

- Publié le 20-02-2024 à 14h00
- Mis à jour le 20-02-2024 à 14h02

Il y a deux ans, le 24 février 2022 précisément, l'armée russe envahissait l'Ukraine. Une guerre d'agression comme l'Europe n'en avait pas connue depuis 1945. Si les chiffres précis restent inconnus, on sait que la guerre en Ukraine aurait fait plusieurs dizaines de milliers de victimes civiles et plusieurs centaines de morts militaires.
Et aujourd'hui, l'armée ukrainienne peine à recruter de nouveaux combattants et souffre de la lenteur des livraisons d'armes. Résultat, après presque deux ans de guerre à grande échelle, la ligne de front en Ukraine ne bouge presque plus.
"C'est un constat à faire en combinaison avec deux paramètres, souligne Sven Biscop, professeur de politique internationale (UGent). Il faut d'abord regarder l'équilibre militaire entre les deux parties en termes d'hommes et on voit que la Russie a l'avantage avec trois fois plus d'hommes que les Ukrainiens. On a donc essayé de compenser cela en armant l'Ukraine mais on n'a pas toujours été assez rapide dans nos livraisons. Pendant ce temps, la Russie a basculé en économie de guerre, ils s'équipent donc plus vite. Notre soutien à l'Ukraine est insuffisant pour qu'elle puisse tenir dans la durée. Nous les aidons assez pour qu'ils tiennent à ce stade mais pas assez pour changer l'équilibre militaire en place".
On ne peut pas exclure qu'il y ait un effondrement d'une partie du dront ukrainien"
L'avantage et l'initiative vont à la Russie
Après avoir été prise d'assaut par la Russie la semaine dernière, la ville d'Avdiivka est symptomatique des difficultés militaires ukrainiennes, estime Tom Simoens, historien à l'École royale militaire (ERM). Le manque de renfort en termes de munitions devient critique, alors que l'armée russe bénéficie dans le même temps d'une aide massive de la Corée du Nord.

"Le plus grand défi pour l'Ukraine sera de tenir ses lignes car il manque cruellement d'hommes et de munitions. L'avantage et l'initiative vont à la Russie et il est possible qu'il y ait un nouvel assaut au printemps. Jusqu'à maintenant, les lignes ukrainiennes tiennent mais il n'est pas dit que ce soit toujours le cas dans deux semaines, on ne peut pas exclure qu'il y ait une partie du front qui s'effondre, d'autant plus que l'aviation russe est de plus en plus active et qu'ils arrivent à davantage soutenir leurs troupes au sol".
Sur le terrain, l'offensive russe se poursuit. Les troupes russes lancent de multiples attaques dans l'est de l'Ukraine en essayant d'avancer au-delà d'Avdiïvka. Pour contrer cette situation défavorable, de nombreux pays européens comme le Danemark ont annoncé à l'Ukraine la livraison de la totalité des obus d'artillerie que le pays possède en stock. En parallèle, l'ancien président russe, Dmitri Medvedev, a de nouveau menacé d'utiliser l'arme nucléaire contre des alliés de l'Otan si la Russie venait à perdre les territoires occupés.
Tant que Poutine soit président, il ne négociera aucun accord de paix"
Une situation qui risquerait de nous rapprocher d'une troisième guerre mondiale ? "Le risque d'une guerre plus large est aujourd'hui à tenir à l'œil, avertit l'expert militaire. Je suis à la Défense depuis 1996 et je n'ai jamais été aussi inquiet qu'aujourd'hui concernant la sécurité mondiale et les relations internationales. Il est donc nécessaire de se préparer plus vite et comme la Pologne, d'investir massivement dans l'armée en achetant des appareils militaires dans le cadre de la dissuasion. De manière générale, l'Occident doit aller plus vite, ce que la guerre en Ukraine nous apprend c'est que les conflits de haute intensité sont de retour et qu'on a donc besoin de plus d'engins, de démineurs, de moyens de pontage, de chars, de chenilles, de transporteurs logistiques, de défenses antiaérienne. Au vu de nos capacités actuelles, on ne peut pas y participer".
"Le retour de la Guerre Froide"
Difficile toutefois d'imaginer les forces armées russes s'investir sur plusieurs fronts en même temps et de voir Poutine s'investir sur d'autres théâtres de guerre. La réponse, prudemment optimiste, à la question d'un nouveau conflit mondial est donc la suivante : tout au moins à court terme, à moins d'un nouveau choc majeur, très probablement pas.
"Quelque part, on assiste à un retour de la Guerre Froide, estime Tom Simoens. Il y a certes le principe de dissuasion nucléaire mais aussi le fait de savoir que ton ennemi a des capacités conventionnelles importantes, c'est-à-dire suffisant pour décourager l'autre de lancer une attaque. Et à ce niveau-là, notre production d'obus et d'artillerie n'a pas assez augmenté, nous ne sommes même pas capables de fournir ce qu'on avait promis à l'Ukraine. Il y a les armes mais aussi les hommes qui manquent à l'appel. Si l'Europe ne veut pas être surclassée et perdre des alliés, elle va devoir augmenter ses investissements. On ne s'attend pas à d'autres invasions russes pour le moment mais selon les scénarios, le pays risque de déstabiliser par exemple les États baltes dans les prochaines années".
Et on ne le rappellera jamais assez, mais l'endroit où on peut encore stopper la menace russe, c'est en Ukraine. "Au rythme actuel, les combats peuvent continuer longtemps, explique-t-il. Un des scénarios les plus plausibles, c'est que les deux lignes s'épuisent et qu'il y ait un arrêt des opérations offensives. On passerait alors à une stratégie plus défensive où le rythme des opérations décroît, une sorte de cessez-le-feu mais qui ne serait pas signé. Les frontières ne seraient pas mutuellement reconnues, c'est mieux dans le sens où il y aurait moins de pertes mais la situation resterait fragile. Pour le moment, on ne s'attend pas à voir de réel accord de paix négocié. Je crains que tant que Poutine soit président, il ne négociera pas en ce sens".