"On va passer à côté de nombreuses patientes": des médecins dénoncent le changement en matière de dépistage du cancer du col de l'utérus en Belgique
Des spécialistes belges dénoncent le changement prévu concernant le dépistage du cancer du col de l'utérus en Belgique et plaident en faveur du co-testing comme alternative efficace et moins coûteuse.

- Publié le 13-10-2023 à 17h27

A partir de l'année prochaine, la Belgique ne procédera plus qu'au test HPV en dépistage primaire du cancer du col de l'utérus chez les femmes de 30 à 65 ans. L'autre méthode, c'est la "cytologie en milieu liquide" ou "cytologie en couche mince", soit le prélèvement d'un fragment de tissu du col de l'utérus pour détecter la présence de cellules anormales, précancéreuses.
Cette forme de testing a fait ses preuves durant des années, le cancer du col de l'utérus est en effet presque devenu une maladie rare en Belgique, avec une incidence en baisse depuis une vingtaine d'années et une mortalité touchant quasi exclusivement des femmes non dépistées.
En Allemagne, on a mis en place le co-testing et les résultats sont très satisfaisants"
Pourtant, le gouvernement fédéral a décidé de changer de cap à partir de 2024.
"Nous sommes vraiment déçus par ce choix, souligne le Dr Romaric Croes, pathologiste à l'AZ Sint-Blasius et vice-président de la Belgian Society of Pathology. Cette décision se fonde sur un rapport obsolète du Centre fédéral d'expertise des soins de santé (KCE) sorti en 2015 et sur une littérature internationale pas représentative pour notre pays. Le test HPV n'est pas parfait non plus, aucun test ne l'est l'ait mais la combinaison simultanée de ces deux méthodes sur le même prélèvement a prouvé son intérêt. En agissant de la sortie, la Belgique va à l'encontre d'une évidence croissante sur le co-testing comme la méthode de dépistage la plus efficace. Si on veut avoir le plus de moyens possible pour détecter ces cancers au plus tôt, il ne faut pas remplacer l'un par l'autre mais faire appel à ces deux outils. Nous avons toujours soutenu l'utilisation plus large du test HPV, mais en conjonction avec la cytologie vu que chaque test évalue quelque chose d'autre. Ils sont complémentaires".
L'examen cytologique permet de détecter 70 % des cas manqués
Dans une lettre ouverte, un groupe d'éminents pathologistes et autres spécialistes belges dénonce cette évolution et s'appuie notamment sur la plus grande étude rétrospective sur le dépistage du cancer du col de l'utérus, menée par Quest Diagnostics. Cette dernière a démontré que pas moins d'un cas de cancer du col de l'utérus sur cinq n'était pas détecté par le test HPV seul. L'ajout de l'examen cytologique permettrait en effet de détecter a posteriori 70 % de ces cas "manqués".
Il faut organiser ce dépistage au lieu de mettre en place un test sur lequel on a peu de certitudes"
"En Allemagne, on a mis en place le co-testing et les résultats sont très satisfaisants, rappelle le Dr Claire Bourgain, pathologiste à l'AZ Imelda et secrétaire de la Belgian Society of Pathology. On a en effet trouvé plus de lésions précancéreuses de haut-gradeavancés. L'autre problème en Belgique, c'est que nous n'avons pas de chiffres concernant la population qui n'est pas dépistée, on ne sait pas parmi les nouveaux cas quelle est la proportion de femme correctement dépistée ou non. La première chose à faire du côté du ministre serait donc de bien catégoriser où se situent nos cancers, en plus de la mise en place d'un dépistage organisé".
Le fait de mettre en place un dépistage organisé par les communautés doit d'ailleurs être une priorité d'après la Belgian Society of Pathology. "Le premier message à faire passer au ministre est le suivant : il faut organiser ce dépistage au lieu de mettre en place un test effectif sur lequel on a quand même quelques soucis, ajoute le Dr Croes. D'ailleurs, une étude nous apprend que le co-testing est plus avantageux financièrement que le HPV primaire. Il y a donc plusieurs risques importants associés à ce changement et on risque de perdre des personnes impliquées dans ce dépistage, tout en passant à côté de nombreuses patientes".
C'est en effet ce que confirme une nouvelle étude nommée "Health Economic Modeling" (étude HE) indépendante d'Aquarius Health, qui a étudié les coûts et bénéfices des deux méthodes de dépistage – test HPV en dépistage primaire et co-testing. Cette dernière démontre que le co-testing aurait pour le gouvernement, eu égard au remboursement et au coût des tests actuels, un coût par pré-cancer détecté inférieur à celui du test HPV en dépistage primaire (soit en moyenne 5 381 € avec le co-testing contre 7 650 € avec le test HPV en dépistage primaire par lésion précancéreuse CIN2 + détectée et en moyenne 7 169 € avec le co-testing, contre 9 942 € avec le test HPV en dépistage primaire par lésion cancéreuse CIN3 + détectée).
Un cancer stable mais qui ne baisse pas
En Belgique, ce cancer est stable mais ne baisse pas. Chez les jeunes femmes de 25 à 44 ans, il occupe même le quatrième rang des cancers les plus importants.
"On sait qu'on a 640 nouveaux cas par an et 236 décès, indique le Dr Bourgain. Ce qui est le plus grave, c'est que plus de la moitié des cas sont récupérés à des stades avancés chez des femmes qui n'ont pas été dépistées. Le message important, c'est que si vous souhaitez avoir moins de cas et de décès, il faut atteindre des femmes non dépistées, un total qui s'élève à 40 % en Flandre et 60 % dans la communauté francophone. Et cela passe par un système de dépistage organisé".
