Le "bébé aux 3 ADN" constitue une "avancée incontestable", pour le Pr Yvon Englert de l'ULB
Diversement accueillie, cette annonce constitue "une incontestable avancée", pour le Pr Yvon Englert, notamment directeur du Laboratoire de recherches en reproduction humaine de l'ULB, que nous avons interrogé.
- Publié le 28-09-2016 à 17h54
- Mis à jour le 28-09-2016 à 18h01

On n'arrête pas le progrès. Mais faut-il - ou non - s'en réjouir? C'est la question que l'on peut se poser à l'annonce, faite mardi par l'American Society for Reproductive Medicine, de la naissance, en avril dernier, du "premier bébé à trois parents". Ou disons plutôt conçu grâce à une technique consistant à utiliser l'ADN de trois personnes, deux femmes et un homme en l'occurrence, dans le but d'éviter la transmission (par la mère) à l'enfant du syndrome de Leigh, un trouble métabolique héréditaire rare qui se caractérise par la dégénérescence du système nerveux central.
Avant de recourir à cette nouvelle technique de procréation assistée, la femme (de nationalité jordanienne) qui en a bénéficié, avait déjà donné naissance à deux enfants, décédés de cette maladie, et fait deux fausses couches.
Menée par le Dr John Zhang, du Centre New Hope Fertility à New York, une équipe médicale internationale a donc utilisé une technique inédite - controversée et risquée pour certains - de transfert du matériel génétique du noyau (Voir infographie et explications ci-dessous). Une technique qui est interdite aux Etats-Unis, raison pour laquelle la procédure s'est déroulée au Mexique où le petit Abrahim Hassan est né.

Diversement accueillie, cette annonce constitue "une incontestable avancée", pour le Pr Yvon Englert, notamment directeur du Laboratoire de recherches en reproduction humaine de l'ULB, que nous avons interrogé.
Que faut-il avant tout savoir pour bien comprendre cette première mondiale?
Dans les cellules humaines, il existe un tout petit morceau d'ADN (code génétique) qui ne se trouve pas dans le noyau, mais bien dans un petit organite, le cytoplasme, une partie liquide de la cellule qui se situe entre la membrane et le noyau. Là se trouvent des petites structures qui font fonctionner la cellule dont une, la mitochondrie, gère la respiration cellulaire. Celle-là a gardé son ADN propre. Dans toutes nos cellules, nous avons donc, un ADN qui vient de notre père et un ADN qui vient de notre mère, qui sont dans le noyau par la fusion de l'œuf et du spermatozoïde. Et nous avons, en plus, un tout petit morceau d'ADN qui se trouve dans cet organite qu'est la mitochondrie et qui se transfère par la mère. Fort rares mais souvent sévères, les maladies mitochondriales sont liées à des erreurs génétiques dans cet ADN-là, contrairement à la plupart des maladies génétiques qui proviennent d'erreurs dans le noyau, venant donc soit du père soit de la mère.
En quoi consiste la technique utilisée par cette équipe internationale?
Pour préserver la filiation génétique sans transmettre la maladie mitochondriale, les scientifiques ont pris un œuf de donneuse non porteuse de cette maladie, ils ont enlevé le noyau de cette cellule pour le remplacer par celui d'un œuf de la dame qui voulait un enfant. Ensuite, on a fécondé l'œuf et l'embryon s'est constitué par la fusion du noyau de l'œuf de la mère et du spermatozoïde de son partenaire. Ce noyau se trouve donc dans le cytoplasme d'un ovocyte de donneuse qui comporte le matériel génétique de la mitochondrie de la donneuse, ce qui évite la transmission de la maladie génétique.
Peut-on parler d'un bébé à 3 ADN?
Pour moi, c'est un peu du sensationnalisme journalistique. Certes, stricto sensu, c'est exact. Si ce n'est que nous sommes tous "à 3 ADN" si l'on considère que nos mitochondries sont transférées indépendamment du reste. Mais comme ils viennent de la même maman, on les assimile. En fait, ce bébé est comme nous tous. Il est simplement débarrassé de la maladie génétique en ayant bénéficié d'un "don de mitochondrie". Mais comme on ne peut pas faire un don de mitochondrie, on fait un don de cytoplasme.
Faut-il se réjouir de cette annonce, selon vous? Est-ce une avancée?
Oui, bien sûr puisque c'est une thérapie qui empêche la naissance d'enfants malades. C'est une technique de transfert de noyau qui permet de contrecarrer une maladie en évitant le transfert d'un ADN anormal. On peut donc la considérer comme étant une thérapie de correction comme une autre.
Comme faisait-on, jusqu'ici, pour éviter la transmission de ces maladies?
On recourait à un don d'ovocytes. De ce fait, le noyau de l'enfant ne venait pas de sa mère intentionnelle. Or ici, on permet à la maman de transmettre son patrimoine génétique nucléaire.
Peut-on néanmoins voir dans cette technique un risque médical, du fait que c'est nouveau et donc pas encore totalement maîtrisé?
Si la technique est nouvelle dans l'espèce humaine, le transfert de noyau est connu depuis le siècle passé chez les mammifères en laboratoire. Certes, c'est nouveau chez l'homme et donc on peut imaginer que l'on ne connaît pas encore tout, mais on a une expérience animale très large et l'on ne touche a priori à rien de potentiellement à haut risque. Je ne vois donc pas de raison particulière d'avoir des inquiétudes en terme de sécurité pour la technique. Dans ce cas-ci, le bénéfice médical par rapport à la nouveauté est difficilement contestable puisque cela évite la transmission d'une maladie mortelle.
Et ne peut-on pas imaginer des dérives sur le plan éthique ?
A mon sens, non. Si ce n'est que, pour faire ce que l'on vient de décrire, on doit appliquer à l'espèce humaine la technologie de transfert de noyau. Et pour ceux qui, en bioéthique, sont des adeptes de la "pente glissante", signifiant que l'on commence sans pouvoir s'arrêter et finalement faire n'importe quoi, on a utilisé ici - pour la première fois et d'une manière légitime et licite - une technologie diabolisée par ailleurs. Mais pour des gens qui, comme moi, estiment que ce qui est important, ce n'est pas la technique utilisée mais bien ce que l'on fait, on ne fait rien, ici, qui comporte un risque, ni biologique ni philosophique particulier, à mon avis. Je ne vois pas de grande rupture dans la symbolique de la filiation. C'est une façon élégante d'éviter la transmission de maladies dégénératives très sévères, et mortelles à terme. C'est le genre de vie que l'on ne souhaite à personne. Par cette technologie, on met les enfants à l'abri de ces maladies.
Pourquoi alors dit-on de cette technique qu'elle est controversée?
Bonne question. Je pense qu'elle est controversée parce qu'il s'agit de transfert de noyau, ce qui nous rappelle la technologie du clonage de Dolly, même si ce n''est pas le cas en l'occurrence, puisque l'embryon est constitué comme d'habitude de la fusion d'un ovocyte et d'un spermatozoïde. Cet enfant aura une filiation tout à fait normale en ce qui concerne son noyau. C'est donc, selon moi, une avancée incontestable, dans la mesure où il y a un bénéfice immédiat pour un petit nombre de familles.