"Les footballeurs ont longtemps été vus comme des décérébrés et ne s'exprimaient pas, maintenant ils assument leur position sur la place publique"
La mort de Nahel, le conflit israélo-palestinien, les attentats : depuis plusieurs années, les footballeurs sont de plus en plus enclins à se prononcer sur des faits de société. Mais toutes les causes ne sont pas jugées légitimes. Il faut dire qu'elles peuvent provoquer des débats frénétiques dans la sphère médiatique, politique ainsi que sur les réseaux sociaux.

- Publié le 19-10-2023 à 09h36
- Mis à jour le 19-10-2023 à 10h36

Ces derniers temps, les stars du foot n'hésitent pas à user de leur notoriété pour s'exprimer sur des sujets d'actualité parfois brûlants. D'un message de soutien à une véritable prise de position, ils n'hésitent plus à donner leur avis. S'ils n'ont aucune obligation à s'exprimer sur tous les sujets d'actualité et que l'on ne doit pas attendre d'eux qu'ils règlent des conflits géopolitiques, leur parole reste scrutée, très écoutée et souvent reprise aux quatre coins du globe.
"Ils ont longtemps été considérés comme des décérébrés et ne s'exprimaient pas ou peu alors qu'ils avaient un point de vue sur la société, mais aujourd'hui, ils assument leur position sur la place publique, estime Thierry Zintz, professeur en management du sport à l'UCLouvain et ancien vice-président du COIB, le Comité olympique interfédéral belge. Certains le font avec beaucoup d'adresse et d'autres beaucoup moins, même si je crois que cela tient à leur formation. S'ils jugent important de s'exprimer quand ils ont quelque chose à dire, l'instantanéité des réseaux sociaux pousse à avoir des réactions à chaud qui sont parfois regrettées par ces mêmes sportifs. Mais ce qu'on peut voir, ce sont des jeunes joueurs qui se positionnent de plus en plus sur des sujets clivants".
Certains sportifs sont coachés dans leur manière de communiquer leur message, autant sur la forme que sur le fond"
Un élan sans précédent dans l'histoire du ballon rond
Et la nouvelle génération en est bien consciente, elle bouscule les codes et se sert de son influence pour porter haut et fort diverses formes d'engagement. Dans cet exercice, Kylian Mbappé fait sûrement office de pionnier. Suite à la mort de Nahel, tué par un policier en France, l'événement avait provoqué les réactions épidermiques, entre autres, de plusieurs internationaux français dont Mbappé, Koundé, Tchouaméni, Pogba, Kimpembe ou encore Maignan. "Une situation dramatique", "c'est toujours pour les mêmes qu'être en tort conduit à la mort", "personne ne mérite de mourir à 17 ans, que justice soit faite", "j'ai mal à ma France. Une situation inacceptable", pouvait-on lire sur leurs comptes Twitter. Un élan sans précédent dans l'histoire du football français.
Pour Géraldine Zeimers, professeure à l'UCLouvain en management du sport, les footballeurs très médiatiques ont changé leur communication à mesure qu'ils ont pris conscience de leur rôle social. "Ils sont un peu comme des poissons dans un bocal, on scrute tous leurs faits et gestes, leurs vacances, avec qui ils sortent, etc., explique-t-elle. Et l'extension de tout ça, c'est qu'ils prennent une place pour se positionner sur une série de questions. Ils ont compris que c'est un moyen d'exprimer une idéologie ou un avis politique".
Attendus sur des sujets de société à travers leur notoriété, les causes à défendre ou leur position provoquent régulièrement des débats exaltés par les réseaux sociaux. "Il y a aussi une stratégie derrière, celle de toucher plus de fans, de communiquer auprès d'eux, ce qui va parfois jusqu'au marketing de la communication, juge Thierry Zintz. Cela peut avoir une influence positive sur le suiveur mais ce n'est pas toujours le cas, cela doit être fait avec prudence. D'ailleurs, certains sportifs sont coachés dans leur manière de communiquer leur message, autant sur la forme que sur le fond".
Mon soutien et mon amour, du fond du cœur, vont à mes amis et ma famille en Israël, avec l'espoir que ce cauchemar prenne bientôt fin"
Si on ne peut pas attendre d'un sportif de haut niveau qu'il s'engage sur chaque sujet de société, certaines grandes préoccupations du moment comme le réchauffement climatique sont parfois boudées ou moins relayées. Pourtant, l'influence des joueurs de très haut niveau suivis par des millions de personnes pourrait avoir un écho sans équivalent dans la population. On peut citer comme contre-exemple la séquence sur la sortie de Christophe Galtier à propos du char à voile et l'attitude de Kylian Mbappé qui sont mal passées au PSG.
Le climat se cherche encore un porte-voix
"Leur parole est de plus en plus engagée, de plus en plus présente mais on remarque aussi que ce n'est pas le cas sur tous les sujets, poursuit-il. Il y a pourtant des causes majeures qui font l'actualité, comme le climat ou l'assassinat d'un professeur, mais qui restent moins relayées ou commentées. Il faut dire aussi qu'ils s'expriment sur des sujets qui les touchent davantage, notamment de par leur passé, leur origine, leur lieu de vie. On peut citer les violences policières dans les banlieues qui sont souvent très relayées".
D'après Géraldine Zeimers, tous les sportifs n'ont pas le même bagage selon leur ancrage et leur parcours, ce qui détermine aussi leur prise de position ou non sur un sujet. "Quand ils prennent position, ils s'adressent aussi à leur communauté, ce qui est pris en compte dans le calcul. La manière de s'engager se décide d'ailleurs souvent avec des conseillers en communication, des sponsors, etc. Ils sont devenus des marques à part entière. Mais il est vrai qu'on aurait pu s'attendre à ce qu'une figure majeure du football s'exprime sur certains sujets majeurs où la parole se fait plus rare, comme la cause climatique. À ce niveau-là, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir".
Blessé et absent lors de Belgique-Suède lundi soir, Thomas Meunier n'a pas hésité à poster un message inquiet après l'attentat qui a frappé Bruxelles. "Le pire est sans doute à venir… Prions pour les victimes et les personnes mal influencées par l'enseignement erroné d'une religion. Que Dieu les aide à retrouver le droit chemin", a-t-il déclaré sur ses réseaux sociaux. Le joueur de Dortmund avait également fait parler de lui en réagissant à un article de presse indiquant qu'il sera bientôt possible de changer plusieurs fois de sexe et de prénom en Belgique, en estimant que "le monde part en cacahuètes, et à une belle vitesse". Dans la foulée, beaucoup d'internautes ont été déçus de son commentaire, il lui est notamment reproché de manquer de tolérance et de ne pas montrer l'exemple.
Suite à l'attaque terroriste du Hamas samedi dernier, qui a fait plusieurs centaines de morts et à nouveau embrasé le conflit israélo-palestinien, Thibaut Courtois a pour sa part posté un message de soutien envers Israël, dont est originaire son épouse Mishel Gervig.
"Je suis profondément attristé par la situation actuelle. Mon soutien et mon amour, du fond du cœur, vont à mes amis et ma famille en Israël, avec l'espoir que ce cauchemar prenne bientôt fin", a écrit le Diable Rouge sur son compte Instagram, le tout ponctué d'un drapeau israélien. Une prise de position qui a provoqué une véritable vague de haine sur les réseaux sociaux. Des milliers de commentaires pro palestiniens lui ont été adressés, ce qui a contraint le joueur à bloquer les réponses.
Après avoir fait don d'une bague pour venir en aide aux victimes du tremblement de terre au Maroc et à celles des inondations en Libye, l'attaquant français Nabil Fékir a pris position dans la guerre qui a éclaté après l'attaque du Hamas contre Israël en soutenant la Palestine. L'ancien footballeur Éric Cantona a également apporté son soutien au peuple palestinien en partageant sur ses réseaux sociaux un post appelant à défendre les droits de l'Homme des Palestiniens, tout en rappelant que soutenir cette cause ne voulait en rien dire soutenir le Hamas.
Quand la communication devient politique
Dans un tout autre registre, le joueur de l'OGC Nice Youssef Atal a relayé pendant quelques secondes un message antisémite 24 heures après qu'un prof de français eût été poignardé dans un lycée au cri de "Allahou Akbar" à Arras, le tout en pleine fièvre entre Hamas et Israël. Après l'ouverture d'une enquête à son encontre pour "apologie du terrorisme" et "provocation publique à la haine ou à la violence à raison d'une religion déterminée", le joueur a été suspendu par son club.
Dimanche, Karim Benzema a posté un message sur les réseaux sociaux concernant les tragiques événements en Israël et à Gaza. L'attaquant français, qui évolue désormais à Al-Ittihad, y a envoyé ses "prières aux habitants de Gaza", sans évoquer les victimes du Hamas ni Dominique Bernard, professeur de lettres au collège Gambetta d'Arras tué par un terroriste islamiste.
Une prise de position vivement critiquée par le journaliste français Daniel Riolo. Dans l'émission" Apolline matin" sur RMC, le taulier de l'After Foot s'est offusqué de cette communication. "Il y a quelque chose qui est très clair dans le message de Karim Benzema, alors qu'il est citoyen français, il me semble : le prof de français, il s'en fout, puisqu'il ne lui rend pas hommage. Si Israël lui pose vraiment un problème et que ça lui donne vraiment la nausée… Mais au moins un message pour le prof de français ? Rien du tout, a-t-il déclaré. Les civils à Gaza qui sont en train de mourir, on peut avoir une pensée pour eux. Mais c'est clairement s'afficher et prendre parti. Et c'est en ça que je trouve que le message de Benzema est éminemment politique. Son message veut dire : je me fous des valeurs de la République et de la France".
Dans le même temps, le ministre de l'Intérieur français, Gérald Darmanin, a affirmé sur le plateau de CNews que le footballeur français Karim Benzema était en lien avec les Frères Musulmans, organisation islamiste. "Depuis plusieurs années, nous constatons une lente dérive des prises de position de Karim Benzema vers un islam dur, rigoriste, caractéristique de l'idéologie frériste consistant à diffuser les normes islamiques dans différents espaces de la société, notamment dans le sport", a expliqué l'entourage du ministre de l'Intérieur à RMC Sport. Mettant en avant toute une liste d'éléments : le refus de l'ancien attaquant des Bleus "de chanter la Marseillaise" avec l'équipe de France, du "prosélytisme sur les réseaux sociaux autour du culte musulman" ou encore une "photo avec l'imam de Meaux qui avait fait l'objet d'une perquisition dans le cadre de l'assassinat de Samuel Paty".
Contacté par plusieurs médias, l'avocat de Karim Benzema, Me Sylvain Cormier, n'a pas encore répondu aux différentes sollicitations.
