Pourquoi les syndicats sont débordés par les "gilets jaunes"

- Publié le 14-12-2018 à 06h34
- Mis à jour le 14-12-2018 à 15h31

Pour la première fois depuis l'émergence du mouvement des "gilets jaunes" en Belgique, les syndicats sortent dans la rue. Des grèves, des piquets devant les entreprises ou les zonings, des blocages routiers vont ralentir l'activité économique aux quatre coins du pays. Une mobilisation en front commun, avec la FGTB socialiste à la pointe du combat.
Pour les organisations syndicales, cette journée d'actions, décidée avant l'apparition des "gilets jaunes", c'est l'occasion de remettre le rouge (FGTB), le vert (CSC) et le bleu (CGSLB) en avant dans la lutte pour un meilleur pouvoir d'achat et une plus grande justice fiscale. Car sur ce terrain, les syndicats se sont laissé déborder ces dernières semaines. En bloquant des routes et des dépôts de carburant et en manifestant pour réclamer d'abord une baisse des taxes sur le carburant et d'autres mesures ensuite, les "gilets jaunes" avaient repris le flambeau d'une contestation sociale devenue moins forte qu'à la mise en place du gouvernement Michel, fin 2014.
À cette époque, le front commun avait multiplié les mobilisations et était parvenu à créer un rapport de force avec la "suédoise". "On sentait alors le gouvernement aux abois", rappelle Françoise Bernard, secrétaire générale du Setca Liège (la centrale des employés de la FGTB) dans une opinion publiée par Le Soir. Mais ensuite, "le choix a été fait, non sans susciter de nombreux débats voire tensions, par les trois organisations syndicales, d'accorder une chance à la concertation sociale. Les actions de grève ont donc été suspendues le temps nécessaire à la discussion. Une discussion qui s'est enlisée, a été tirée en longueur pour ne finalement déboucher que sur peu de résultats."
"Cela a créé de la frustration"
Une analyse partagée par un autre cadre de la FGTB qui y ajoute cependant une explication communautaire. "Dans les instances fédérales de la FGTB, témoigne-t-il, les Wallons se sont battus pendant quatre ans pour réclamer des actions plus dures pour combattre la politique du gouvernement Michel. En 2015, deux tiers des Wallons voulaient partir en grève. Mais les Flamands ont bloqué." Au bout du compte, les actions ont été plus modérées. "Cela a créé de la frustration. La colère populaire de 2014 et 2015 n'a plus trouvé de débouché." Le mouvement des "gilets jaunes" - qui a aussi été favorisé par la proximité culturelle avec la France - a probablement servi d'exutoire à cette colère rentrée au sud du pays.
Yves Hellendorf, responsable du secteur non marchand à la Centrale nationale des employés (CNE, une centrale de la CSC), ne dit pas autre chose. Il pointe "la force paralysante du nord du pays" : "Au sein de la CSC, il y a de plus en plus de pressions pour valider des décisions politiques de droite, prises par un gouvernement dominé par la Flandre et qui doivent répondre à des besoins flamands (fin de carrière, chômage...). Certains vont jusqu'à dire qu'il faudrait que la CSC interdise à ses centrales de mener des actions !" En résulte une frustration francophone, qui a pu engendrer les "gilets jaunes".
La faute au gouvernement, aussi
Cependant, même si les "gilets jaunes" ne se reconnaissent pas ou plus dans les syndicats, qu'ils jugent comme faisant partie du système, il serait réducteur d'attribuer leur arrivée à une question de stratégie syndicale. Yves Hellendort insiste sur le rôle qu'ont joué le manque d'écoute du gouvernement fédéral et la mauvaise qualité de la concertation sociale. "Si demain, on continue à rendre la contestation sociale stérile, par définition, on ira vers ce modèle où la base mécontente s'exprime directement", en dehors des canaux syndicaux traditionnels. "Mais alors, on ira vers des violences moins contrôlables", prévient-il.
Les syndicats pourraient cependant eux-mêmes être tentés de revenir à une forme d'action plus radicale. "Il y a quinze ans, j'aurais dit que la violence n'était pas nécessaire parce qu'il y avait une bonne concertation sociale", confessait mercredi Tony Demonté, secrétaire général adjoint de la CNE, sur la RTBF. "Aujourd'hui, nous pensons que nous devons 're-radicaliser' notre action, non pas en incendiant ou en détruisant, mais en faisant des blocages durs sur les ronds-points, les routes ou devant les entreprises."
Jean-François Ramquet, lui, nie avoir jamais été accommodant. Le secrétaire général de la FGTB Liège, il est vrai une des régionales les plus combatives du syndicat socialiste, affirme : "On a toujours été radicaux. Mais il est vrai que, à force de ne pas être entendue, la base risque d'être de plus en plus excédée, et nous le traduirons alors dans nos actions."
Ces derniers jours, des contacts ont été pris entre syndicats et "gilets jaunes", "qui comptent d'ailleurs des membres ou des anciens membres des syndicats qui réclament des actions plus dures", témoigne Sébastien Dupanloup, responsable du secteur titres-services à la FGTB. Lui et d'autres sont allés à la rencontre des "gilets jaunes" et ont constaté ce qui les rapprochait, même si les revendications divergent. Le mot d'ordre syndical pour ce vendredi et la suite, c'est la solidarité avec la lutte des "gilets jaunes" pour un meilleur pouvoir d'achat et davantage de justice fiscale, tout en traçant deux lignes rouges à ne jamais franchir : pas de violence et pas de racisme.
Ce vendredi, au milieu des verts, rouges et bleus, on apercevra des jaunes. "Les citoyens prennent leurs responsabilités, observe Sébastien Dupanloup. Et c'est très bien !"
Les raisons de la grogne
Les syndicats se mobilisent ce vendredi dans toutes les régions du pays, même si, comme souvent, les actions seront sans doute davantage musclées en Wallonie qu'en Flandre. La circulation des véhicules des Tec sera ainsi fortement perturbée, singulièrement à Liège et Charleroi. Des perturbations seront cependant aussi attendues sur le réseau De Lijn en Flandre mais pas sur celui de la Stib à Bruxelles ni celui de la SNCB. En province de Liège et du Hainaut, de nombreuses entreprises devraient être à l'arrêt. Plusieurs grands magasins également. Par effet de contagion avec les "gilets jaunes", des routes et des carrefours pourraient être bloqués.
Le pouvoir d'achat est l'un des deux grands motifs de la journée d'action. Les syndicats n'ont toujours pas avalé le saut d'index qui a été appliqué aux salaires il y a 3 ans. Ils s'opposent également à la volonté du gouvernement de renforcer la dégressivité des allocations de chômage. À la veille de la négociation d'un nouvel accord interprofessionnel, ils entament en fait leur bras de fer avec le patronat pour obtenir une marge salariale un peu étoffée.
Les pensions constituent le second grand motif d'inquiétude. Les syndicats veulent ramener l'âge légal de la pension à 65 ans - le gouvernement l'a relevé à 67 ans à partir de 2030. Ils veulent aussi la reconnaissance de métiers pénibles, qui autoriserait des pensions anticipées.
