"Le but de l'extrême droite est de terroriser la population pour qu'elle se radicalise"

- Publié le 29-12-2018 à 07h03

D'une part, les militants d'extrême droite essaient d'infiltrer les mouvements sociaux, surtout lorsque ceux-ci ne sont pas structurés. C'est le cas des gilets jaunes. La diversité des profils et le côté protéiforme en font une proie idéale à la récupération. D'ailleurs, bon nombre de personnalités politiques d'extrême droite, particulièrement en France, tentent de se positionner en représentants de la colère populaire symbolisée par ceux-ci. Pourtant, ils veulent dans l'ensemble éviter d'être étiquetés, catégorisés, politisé. D'où leur distanciation des syndicats.
D'autre part, ces mêmes militants essaient de créer un mouvement, comme avec la "Marche contre Marrakech" qui doit se dérouler ce dimanche.
Qu'est-ce qui fait que ces groupuscules extrémistes se manifestent de la sorte ? Est-ce inédit ? Comment les repérer ? Manuel Abramowicz, coordinateur du site "Resistances.be", qui se veut être l'observatoire belge de l'extrême droite, suit de près ces militants, et ce depuis des années. Ouvertement de gauche, il refuse désormais toute étiquette de parti politique. Il nous explique comment l'extrême droite s'y prend pour essayer de récupérer les mouvements de grogne, la colère populaire. Il est l'Invité du samedi de Lalibre.be.
Comment les militants d'extrême droite, ou autres, arrivent à infiltrer les mouvements sociaux ?
D'abord, de manière générale, toutes les manifestations qui sont issues d'un mouvement social se terminent souvent par des échauffourées avec les forces de l'ordre au moment de la dislocation de la manifestation. Ce n'est pas spécifique à l'extrême droite. Les grandes manifestations qui réunissent 50 000 à 70 000 personnes, très bien structurées, cadrées par les syndicats, avec des services d'ordre qui sont plutôt efficaces, se distinguent des mouvements spontanéistes comme les gilets jaunes qui n'en ont pas. Les violences sont provoquées par des gens que je ne regroupe pas sous le terme unique de "casseurs", même s'ils cassent. Ce sont généralement des gens de groupes d'ultra-gauche, anarchistes, libertaires, qui revendiquent la confrontation directe avec les forces de l'ordre, puisqu'elles ne sont que les représentantes du système qu'ils veulent abattre. Les membres d'extrême droite ne sont donc pas toujours présents. Mais lorsque le mouvement n'est pas structuré, l'extrême droite tente de le récupérer. La semaine dernière, on a repéré des militants dans les manifestations qui ont participé aux incidents.
Comment vous les repérez lors des manifestations ?
En général, ils ressemblent aux autres manifestants, ce n'est pas toujours évident. Ils mettent même les vestes rouges ou vertes. Mais on arrive tout de même à repérer les dirigeants connus. Je suis même tombé nez à nez avec l'un d'eux la dernière fois. C'est parfois le fruit du hasard.
Quel est l'objectif réel de ces gens-là ?
D'habitude, les manifestations servent à protester mais aussi à recruter. Toutes les organisations politiques essaient de le faire. Par les tracts, par la vente de leur journal s'ils en ont un. Mais les militants d'extrême droite qu'on a vus la semaine dernière, dont certains de "Nation", étaient là plus pour le plaisir de participer. Pour le plaisir de casser. Pour la confrontation avec les forces de l'ordre. C'est pour ça qu'ils profitent des manifestations des gilets jaunes, pour que ça tourne à la violence. Dans les manifestations "classiques", cadrées par les syndicats, il y a le risque pour l'extrême droite de se faire repérer et se faire mettre dehors de manière musclée par les syndicalistes. Ça a déjà été le cas dans des manifestations où des militants de Nation avaient été pris à partie par des métallos. Mais donc quand le mouvement social est autonome, il y a souvent des tentatives d'infiltration par l'extrême droite.
Pourquoi l'extrême droite tente d'infiltrer ces mouvements ?
C'est pour la confrontation mais aussi pour diffuser leurs discours, leurs slogans, pour recruter, pour provoquer une révolte contre le système, pour instaurer un "État fort". Ils veulent contribuer à l'insurrection pour que l'État tourne en leur faveur. C'est la même stratégie utilisée par l'État islamique, comme l'a montré le politologue Gilles Kepel. Le but est de terroriser la population pour qu'elle se durcisse, qu'elle se radicalise. L'extrême droite a le même objectif.
Peut-on parler d'une seule "extrême droite"?
De manière générale, dans l'extrême droite, il y a trois courants que l'on peut distinguer. Il y a l'extrême droite classique, dans laquelle on va retrouver les identitaires et les néonazis. Il y a l'extrême droite nationaliste catholique contre-révolutionnaire, comme Civitas, qui a des liens avec la première et qui parfois se confondent. Et il y a le dernier courant, qui est plus difficile à définir. On pourrait le qualifier de social fasciste, comme le mouvement mené par Alain Soral, avec le soutien de Dieudonné. On a là un courant identitaire, même si les gens peuvent être immigrés. On a d'ailleurs vu Dieudonné dans les manifestations en France samedi dernier. Dieudonné… Un métis, avec des noirs qui fraternisent avec des mecs qui appartenaient au GUD (Groupe Union Défense, une organisation d'extrême droite qui était réputée pour ses actions violentes, NdlR.)…
Leur présence dans d'autres mouvements, comme les gilets jaunes, reste-t-elle minime ?
Oui, mais il s'agit pour eux d'être présents pour être relayés sur les réseaux sociaux. Quand tout va bien, ce n'est pas bon pour l'extrême droite, l'Histoire nous l'enseigne d'ailleurs. Quand ça va mal, il y a plus de problèmes sociaux, plus de chômage, et ils en profitent. Quand le chômage augmente, ils ouvrent le champagne. C'est une image, mais ces situations leur sont favorables électoralement. Et ils cherchent la confrontation. Il faut savoir que Nation est un mouvement politique qui était constitué de gros bras néonazis dans les années 1980-1990. Certains subsistent, comme leur président Hervé van Laethem. Ces mecs aiment la violence. Ils désirent souvent qu'il y ait une contre-manifestation d'extrême gauche, anti fasciste, en même temps, pour la bagarre. Et s'il y a des Maghrébins, ils n'attendent que ça… que ça dégénère avec eux.
Ils ont intérêt à ce que ça dégénère ce dimanche alors… Ça sera le cas ?
On verra, c'est difficile à prévoir. Samedi dernier ils n'étaient pas présents car ils avaient un congrès. Ce dimanche, il y aura sûrement des militants francophones, néerlandophones et même des membres du Parti Populaire, mais savoir comment ça se déroulera et s'ils seront nombreux, c'est autre chose…
Il y a beaucoup de gens intéressés, si on en croit les groupes sur les réseaux sociaux…
Oui, mais ça, c'est comme toujours. Les réseaux sociaux accentuent.
Comment faites-vous pour repérer les militants d'extrême droite maintenant, avec tous les canaux de communication différents ?
Avant de les repérer, il y a tout le travail de recueil de l'info. J'ai connu la période avant internet. Il fallait se rendre dans les librairies d'extrême droite. En général, ce sont des bouquinistes qui ont une deuxième librairie, en arrière-boutique. Il faut alors être cooptés ou se faire passer pour quelqu'un du milieu. Et à force de fréquenter les congrès, en affichant des signes extérieurs d'appartenance, on arrive à y entrer. Et comme on connaît le sujet, on peut en parler comme si on était vraiment membres. C'est un vrai travail d'infiltration. Moi je ne peux plus le faire car on me reconnaît. Mais les jeunes le font toujours.
À force de repérer les gens, on les reconnaît lors des manifestations, puis on repère leur signature dans les différentes publications. On a aussi des fuites de la police aussi. Bon, avec internet, maintenant, c'est plus simple, mais l'accès n'est pas toujours direct. Il faut créer des faux profils. D'ailleurs, on a été attaqué en justice à cause de cela. Enfin, il y a aussi tous les réseaux et les informations qui passent sur Telegram et autres services de messageries. C'est comme ça qu'un journaliste avait pu récupérer des infos sur Schild&Vrienden par exemple...
A ce propos, sans faire de confusion, pourquoi les gilets jaunes ne percent pas en Flandre ?
Il y a toujours plusieurs raisons. Comme les voitures de sociétés plus nombreuses, avec l'essence payée par l'employeur par exemple…Mais c'est vrai que c'est étonnant, car ce n'est pas la première fois. C'est peut-être dû à une tradition plus "rebelle" en Wallonie. À Bruxelles il n'y a rien d'ailleurs. En Flandre, aussi, la population a été humiliée et frappée par des inégalités pendant longtemps. Maintenant, ils ne veulent rien perdre et votent donc plus facilement pour des partis qui leur assurent le fait de les protéger. C'est peut-être ça aussi...
