Philippe Boxho : "J'ouvre des crânes... Mais ça rend service"
Philippe Boxho sèche sur son cinquième livre, mais on le retrouve quand même en librairie. Sauf que cette fois c'est le médecin légiste lui-même qui est autopsié. Et que c'est en bande dessinée.
- Publié le 27-08-2026 à 18h57

Depuis toujours, Philippe Boxho rêvait d'avoir son personnage dans Pierre Tombal. Des années plus tard, l'auteur de bande dessinée Pierre Alary (Silas Corey, Belladone) lui offre cette expérience de son coup de crayon. En s'infiltrant dans une salle d'autopsie, Post Mortem illustre ce que le lecteur devait jusqu'ici s'imaginer seul, en lisant les livres du légiste. Ce cinquième volet de la "Boxho mania" s'annonce comme un évènement de la rentrée.

Quatre livres, des podcasts, des conférences… Et maintenant, une bande dessinée ?
C'est une idée de mon éditeur, Dimitri Kennes. Il a toujours été fan de BD. Son rêve était d'en faire à partir de mes livres. Étant moi-même bédéphile, je lui ai dit "pourquoi pas". Au départ, Pierre n'était pas chaud. Il ne voyait pas comment aborder le sujet. Puis, il a trouvé le petit personnage orange, qui le représente. C'est lui qui m'interpelle avec un ton parfois agaçant, parfois déplacé, parfois un peu décalé. Il m'a bien croqué, je trouve. Il m'a rajeuni, ça c'est gentil tout plein. Et il m'a supprimé mon bide, donc je ne peux que l'aimer.
Pierre Alary vous a-t-il vraiment accompagné en autopsie, comme son personnage ?
Non, il n'a jamais fait une autopsie, c'est interdit. Je n'ai même pas tenté de demander l'autorisation au procureur, je trouvais que ce n'était pas utile. Mais il a assisté à l'une de mes conférences, je lui ai présenté les dias que je montre à mes étudiants… Ces photos, je ne peux pas les montrer en conférence, sinon les gens vont perdre connaissance. Mais, par le dessin, ça passe. La BD permet de montrer ce qu'on fait vraiment comme job.
Le ton des dialogues est fidèle au vôtre : franc, avec un brin d'humour noir. Vous a-t-on déjà reproché un manque de tact ?
Je ne lis pas ce qu'on dit sur moi. Je sais que ça plaît, puisque ça se vend. C'est une qualité que beaucoup me trouvent, d'être clair et direct. Je ne vais pas me changer pour faire plaisir à quelqu'un, et je n'oblige personne à m'aimer.
Dans une case, vous ouvrez un crâne et semblez parfaitement détaché, ce qui étonnait le personnage de Pierre Alary. Comment on se désensibilise ?
Je n'ai jamais été sensible : je crois que j'étais fait pour ça. Ouvrir un crâne, ça me semble être un acte normal à poser. Vous allez me dire, c'est quand même atroce. Non, pourquoi ? La personne est morte, on ne lui fait pas mal. On va pouvoir justifier la cause du décès, et vérifier s'il n'a pas été tué. D'une certaine manière, on lui rend service.
Certaines choses peuvent encore vous choquer ?
Les autopsies d'enfants. Un enfant n'est pas fait pour mourir. C'est une vie perdue. Mais je dissocie, et je ne rentre jamais avec mes morts à la maison. Parfois, c'est un peu plus compliqué. C'est dur pendant deux, trois jours… puis ça passe.
Quand on travaille avec des morts, on développe un autre rapport à la finitude ?
Pour faire la médecine légale, il faut d'abord avoir réglé sa propre angoisse de mourir. Sinon, elle va vous revenir dans la tronche tout le temps. À force de voir des morts, on pense à sa propre mort. Moi, je n'en ai pas peur. J'ai peur de la manière de mourir, ça oui, et je n'en ai pas envie. Mais on se rend compte que la vie vaut la peine d'être vécue. La BD a permis — et ça, j'ai beaucoup apprécié — une réflexion philosophique sur la mort. En couverture de mon cinquième bouquin, j'avais pensé à une pierre tombale avec mon nom dessus. Pierre l'a dessinée à la dernière page de la BD. Un jour, je compte me la faire pour mon jardin.
Vous avez écrit votre premier livre pour sensibiliser au fait que l'on ne fait pas assez appel aux médecins légistes. La situation a-t-elle changé depuis ?
Absolument pas. Rien n'a changé, on n'a toujours pas de moyens. Il y a une pénurie de légistes en Wallonie. Cette année, je voulais engager un nouvel assistant, et personne ne s'est présenté. Même connu, je ne ramasse pas les candidatures à la pelle.
Qu'est-ce que vous conseilleriez aux jeunes qui veulent faire votre métier ?
De s'accrocher. Il faut faire la médecine parce qu'on en a envie, et aimer soigner les gens. Puis s'accrocher et choisir la médecine légale. Les étudiants en médecine sont des vrais battants. On va leur proposer des spécialités qui gagnent très bien leur vie, contrairement à la médecine légale. Et puis, il y a les gardes... 24 heures accroché à votre téléphone en attendant qu'il sonne et prêt à partir à tout moment.
Avec toutes vos autres activités et votre ancienneté, vous n'allez plus sur les scènes de crime. Pensez-vous tomber à court d'anecdotes ?
Là, j'ai fait le tour. Vous savez, je n'ai pas de mémoire. Il y a des affaires que l'on m'a rappelées, et je ne me souvenais pas de les avoir eues. Puis, là j'ai fait quatre bouquins, je commence à saturer dans la rédaction. J'en ai marre. Je n'ai pas envie de faire le cinquième, j'avoue. J'ai déjà la table des matières, tout ce qu'il faut... Mais je n'ai pas envie.
Vous avez tout de même un polar en préparation.
Oui, mais ce n'est pas moi qui l'ai écrit. C'est Martin Michaud, un auteur de thriller québécois. Mon éditeur lui a proposé d'écrire un roman sur ma vie de médecin légiste, sur base des histoires déjà parues dans les bouquins. Le livre est prêt, il est juste génial. C'est un type formidable, Martin Michaud. Il a vécu deux semaines avec moi, du matin au soir. Lui non plus, il n'a pas vu d'autopsie. C'était son regret, d'ailleurs.
Vous serez également sur scène pour la tournée du média Legend. Des témoignages accusent son rédacteur en chef, Guillaume Pley, de harcèlement au travail et d'échanges à caractère sexuel avec des mineures. Vous maintenez cette collaboration ?
Ce que je peux vous dire, ce sont les choses telles que je les connais. Ce n'est pas la réalité de tout le monde. On l'accuse de malmener ses employés… J'ai été chez Legend et j'y ai vu une excellente ambiance. Quant au reste, je suis sur le cul. Je n'ai jamais vu ni entendu Guillaume qui parlait de mineures. C'est un témoignage, et en justice, il n'y a rien de plus fragile. Je me méfie comme de la peste et du choléra de ce genre de trucs. La présomption d'innocence, c'est une chose à laquelle je tiens. On peut dire beaucoup de choses sur les gens, les salir très facilement. Amenez-moi des preuves et laissez faire la justice, puisque maintenant, Guillaume a porté plainte pour diffamation.
Vous avez travaillé avec un dessinateur, un écrivain, des journalistes… Tout un monde que vous ne connaissiez pas.
C'est génial, hein ! Je rencontre des gens que je n'aurais jamais rencontrés sans cette aventure — j'appelle ça une aventure, car toutes les aventures ont une fin. J'ai rencontré ceux qui lisent mes livres, ceux qui les vendent. J'ai des étoiles plein les yeux de ce que j'ai vécu. Mais, d'un autre côté, ce n'est pas ma vie, tout ça. Je ne deviendrai jamais un artiste, je suis là pour raconter ce qu'est la médecine légale. Si ! Il y a un truc que je peux faire, c'est avoir un caméo dans un film. Ça, j'aimerais bien.
Vous pensez vous retirer de la vie médiatique ?
J'espère retourner un jour dans l'anonymat. Avec mon éditeur, c'est mal barré.
Ça ne fait pas ses affaires...
En même temps, ça fait les miennes aussi. Mais je n'ai aucun projet, on me les amène. Moi, je m'en fous. Je vis très bien comme professeur d'université, comme intellectuel judiciaire. C'est ça que j'aime. Le reste, c'est un plus dans la vie. C'est aussi un moins, je n'ai jamais eu autant d'ennemis. Mais un jour, mon éditeur n'aura plus d'idées et ça va s'arrêter. Pour le moment, je le suis. Parce que ce sont de bonnes idées et des expériences à vivre.
"Je voulais de l'humain, pas seulement du médical"
Pierre Alary livre une longue conversation dessinée avec Philippe Boxho.
Pierre Alary a passé dix ans dans les studios d'animation Disney avant de s'attaquer à la BD. Et il l'avoue... "Je n'étais pas un lecteur de Philippe Boxho mais les aspects anatomiques et le côté enquête de son univers m'intéressaient."
La première approche se voulait plus réaliste. "J'ai fait quelques essais dans cette veine, mais ça ne marchait pas, je ne parvenais pas à m'investir. Je ne voulais pas lire un Boxho de plus. J'ai donc changé de cap pour me mettre en scène et imaginer une déambulation où il m'expliquerait son métier mais aussi sa personnalité, son rapport à la mort. Je voulais rentrer dans l'humain. Éviter de m'enfermer dans le médical. Philippe Boxho, c'est un mec cool. Vraiment cool. Comme on peut le voir dans les médias. je me demandais vraiment s'il n'avait pas pris le melon avec tout ce bruit autour de lui. Je lui ai posé la question, il y a répondu sans détour. À la Boxho".
Pour cette balade, le dessinateur s'est esquissé sous les traits du "Petit Pierre", "un personnage que je trimballe depuis plus de trente ans mais que je ne pensais jamais mettre en scène en BD". Ce candide qui permet aux lecteurs de mieux cerner le légiste. Il va aussi l'accompagner dans la salle d'autopsie, le voir découper les corps, utiliser des instruments surprenants. "On a été aussi loin qu'on pouvait en respectant chaque mort et en rappelant aussi les combats de la médecine légale. Je voulais être un peu éducatif et surtout cerner un personnage qui est assez hors norme".


