La Chine et la Russie s'emparent de l'uranium kazakh: doit-on craindre une pénurie de combustible dans les centrales nucléaires?
Le Kazakhstan, plus gros producteur mondial, se tourne de plus en plus vers la Chine et la Russie pour écouler son uranium.
- Publié le 07-03-2025 à 08h16

Depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie, l'énergie nucléaire fait l'objet d'un regain d'intérêt. Certains pays voient en effet le nucléaire comme un bon moyen pour réduire leur dépendance vis-à-vis du gaz russe, alors que Moscou a sévèrement resserré les vannes du gaz durant l'été 2022.
Ce regain d'intérêt pose la question de l'approvisionnement des réacteurs nucléaires en uranium enrichi. Selon l'Agence internationale de l'énergie, la Russie (40 %) et la Chine (15 %) détiennent 55 % des capacités mondiales d'enrichissement de l'uranium. Et, en ce qui concerne les mines d'uranium, le Kazakhstan concentre quasiment la moitié des capacités mondiales d'extraction.
Cette dépendance à la Russie, à la Chine et au Kazakhstan est donc un risque pour les centrales nucléaires américaines et européennes. Le mois dernier, le Financial Times titrait d'ailleurs qu'un "risque de pénurie" d'uranium menaçait l'Europe et les USA. Qu'en est-il réellement ? Tentative de réponses avec Bryn Windsor, analyste auprès du consultant PRISM Strategic Intelligence (basé à Londres), et Teva Meyer, de l'Université de Haute-Alsace.
Les Kazakhs se tournent vers la Chine
"Il semblerait que de plus en plus d'uranium naturel extrait au Kazakhstan prenne la direction de la Chine et de la Russie, au détriment de l'Europe et des États-Unis, confirme Bryn Windsor. Dans le marché, il y a donc une crainte qu'une pénurie d'uranium frappe les USA et l'Europe dans les années à venir".
Est-ce pour des raisons géopolitiques que le Kazakhstan vend à la Chine et à la Russie, au détriment de l'Occident ? "Il y a probablement des éléments géopolitiques qui jouent, répond Bryn Windsor. Mais l'élément géographique est déterminant. La Chine possède relativement peu de mines d'uranium. En outre, il est beaucoup plus simple pour le Kazakhstan d'exporter vers la Chine car l'uranium est un produit radioactif difficile à exporter. En outre, la Chine est considérée comme ayant l'industrie nucléaire avec la croissance la plus rapide au monde. Il s'agit donc d'un client intéressant pour le Kazakhstan".
Teva Meyer avance une autre raison qui explique pourquoi l'opérateur public du Kazakhstan, Kazatomprom, a décidé de se tourner vers la Chine pour écouler son uranium. "Des opérateurs de centrales nucléaires, en Europe et aux USA, ont demandé que l'uranium kazakh ne soit plus acheminé via Saint-Pétersbourg en Russie, explique-t-il. Mais la route alternative, dite transcaspienne, est une voie logistique beaucoup plus complexe. Il faut passer par la mer Caspienne, l'Azerbaïdjan, la Géorgie, la mer Noire où… des mines peuvent exploser. C'est donc beaucoup plus cher et beaucoup plus complexe".
Le Kazakhstan aurait donc cherché d'autres solutions pour écouler son uranium. Et le voisin chinois est le client tout indiqué. "En décembre 2024, Kazatomprom a signé un si gros contrat, avec la Chine, qu'il a dû être avalisé par son assemblée générale, ajoute Teva Meyer. Cela signifie que ce contrat représente au moins 50 % de la valeur marchande de Kazatomprom".
Un vrai risque de pénurie ?
Mais une pénurie d'uranium pourrait-elle réellement mettre des centrales nucléaires à l'arrêt en Europe et aux USA ? Selon Bryn Windsor, "il ne va pas y avoir de problème demain". De son côté, Teva Meyer estime qu'il n'y aura pas de pénurie "à court et moyen termes".
"Le marché de l'uranium est très différent des marchés du gaz et du pétrole, déclare Teva Meyer. Le gaz et le pétrole sont consommés peu de temps après leur extraction. La perte d'un fournisseur peut donc avoir des conséquences très rapidement. Pour l'uranium, les temporalités sont très différentes. Entre le moment où l'uranium est extrait et le moment où il est chargé dans un réacteur, il s'écoule parfois plusieurs années. En outre, il est possible de constituer de gros stocks d'uranium. La France, par exemple, dispose de quatre années de consommation en stock. La perte d'un fournisseur d'uranium n'est donc pas ressentie immédiatement".
Néanmoins, d'ici 2040-2050, certains problèmes pourraient survenir. "Il faut savoir que l'extraction de l'uranium ne représente aujourd'hui que 75 % de la consommation des centrales nucléaires, déclare Teva Meyer. Cela signifie qu'actuellement on n'extrait pas assez d'uranium et qu'il faut aller puiser dans les stocks et les sources secondaires pour alimenter le parc nucléaire".
"En outre, des mines d'uranium vont fermer d'ici 2030-2035, ajoute Teva Meyer. Même sans hausse de la consommation d'uranium, il va donc falloir relancer ou ouvrir des mines pour compenser ces fermetures. Et si l'industrie nucléaire devait effectivement connaître une renaissance, l'AIE estime qu'il faudra doubler la production d'uranium d'ici 2050". Bref, il faudra investir pour éviter une pénurie. Selon cet expert, plusieurs pays comme le Canada, l'Australie, la Mongolie, l'Ouzbékistan, le Brésil, la Tanzanie, le Malawi ou la Namibie pourraient ouvrir ou relancer des mines d'uranium.
Quid de l'enrichissement de l'uranium ?
Extraire de l'uranium est une chose, l'enrichir en est une autre. Comme indiqué plus haut, la Russie et la Chine détiennent plus de la moitié des capacités mondiales d'enrichissement de l'uranium. Il faudra donc voir si les Occidentaux parviennent à s'affranchir de la dépendance à la Russie dans ce domaine. "Des projets destinés à augmenter les capacités d'enrichissement ont été annoncés en France, en Angleterre, aux Pays-Bas et aux USA, déclare Teva Meyer. Mais même si tous ces projets se concrétisaient, on n'arriverait qu'à la moitié des capacités russes d'enrichissement".
Il reste aussi à savoir comment va évoluer le régime de sanctions vis-à-vis de l'industrie nucléaire russe, en cas d'accord de paix entre l'Ukraine et la Russie. Actuellement, l'Europe ne sanctionne pas l'uranium russe, tandis que l'administration Biden avait prévu de mettre en place un embargo, à partir du 1er janvier 2028. Il faudra voir comment les choses évoluent avec Donald Trump. "Pour le moment, aucun investisseur ne veut prendre le risque de construire une usine d'enrichissement de l'uranium, explique Bryn Windsor. Imaginez que la Russie ne soit plus bannie dans le futur. Cette usine risquerait d'avoir des difficultés à vendre son uranium enrichi. L'uranium enrichi russe est souvent considéré comme le moins cher du marché".
"L'enrichissement russe coûte moins cher et restera moins cher", appuie Teva Meyer. Bref, on est donc dans une situation d'attente.

