Un nouveau rapprochement Poutine-Trump ? La Russie mise sur une stratégie financière surprenante
Eco$tory | Privée du dollar et du système financier occidental, la Russie multiplie les alliances stratégiques pour contourner les sanctions et poursuivre sa guerre en Ukraine. Mais revirement de situation, la Russie voudrait maintenant revenir au sein du système financier américain.

- Publié le 16-02-2026 à 16h12

Au lendemain de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie en 2022, les pays occidentaux ont dû prendre des mesures drastiques pour isoler la Russie. Pour ce faire, des restrictions ont été imposées par les acteurs européens et par les États-Unis, qui s'ajoutent à certaines sanctions déjà imposées à la Russie depuis 2014, à la suite de l'annexion de la Crimée et du non-respect des accords de Minsk.
Mais, près de quatre ans après le début de l'agression, un document interne russe, consulté par Bloomberg il y a quelques jours, avance pourtant une proposition inattendue : Moscou a demandé à la Maison-Blanche de réadopter le dollar dans le cadre d'un vaste partenariat économique avec les États-Unis, conditionné toutefois à la signature d'un accord de paix en Ukraine. Sans cet accord, ces échanges resteront impossibles.
Un retour vers le dollar, vraiment ?
Depuis le retour de Donald Trump, les relations entre les États-Unis et la Russie varient au gré des déclarations imprévisibles du président américain mais cette note affirme toutefois que le Kremlin a changé de tactique et voudrait revenir s'implanter au cœur du système financier américain pour avoir de nouveau accès à un marché financier plus vaste et augmenter ses échanges commerciaux, alors que le pays est de plus en plus isolé.
Toutefois, cette note révèle un paradoxe car un retour au dollar reviendrait à replacer la Russie dans une situation de forte dépendance vis-à-vis du système américain, une dépendance que le Kremlin essaie justement de réduire depuis le début de l'invasion en Ukraine avec d'autres partenariats stratégiques. "Dans le même temps, cela offrirait à l'administration Trump une victoire majeure dans son objectif apparent d'affaiblir la relation entre Moscou et Pékin", note Bloomberg.
Ce document proposerait également dans sa note d'autres idées pour reprendre les partenariats commerciaux avec les États-Unis. Il y serait notamment question de contrats dans le secteur aéronautique, avec une possible participation d'entreprises américaines à la modernisation de la flotte russe. Le texte évoque aussi des accords dans le domaine du pétrole et du gaz naturel liquéfié (GNL), afin de permettre aux entreprises américaines ayant quitté le marché russe de compenser leurs pertes.
La Russie a dû trouver d'autres partenaires stratégiques
Depuis les sanctions imposées à la Russie et pour continuer à financer son économie de guerre, Moscou a dû se tourner vers d'autres partenaires clés, comme la Chine. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont ainsi explosé, faisant de Pékin le premier partenaire stratégique de la Russie. Cela a notamment permis à la Russie de poursuivre certaines activités commerciales en contournant en partie les sanctions, et en passant donc par des achats en yuan, la monnaie chinoise. Une alliance croissante, donc, entre les deux pays mais qui risque de connaître des turbulences si un rapprochement entre les États-Unis et la Russie survient.

Un autre pays a été particulièrement précieux pour la Russie durant ces dernières années : l'Inde. Depuis 2022, l'Inde est devenue l'un des principaux acheteurs de pétrole russe et de matériel militaire et a saisi l'opportunité d'acheter du pétrole à prix cassé. Toutefois, dans le cadre de sa guerre commerciale, Donald Trump, qui a promis de pénaliser les pays continuant à commercer étroitement avec la Russie, a contraint l'Inde à arrêter ses importations russes après l'annonce de son accord commercial avec les États-Unis.

300 milliards d'actifs russes bloqués par les sanctions internationales
Le moment décisif pour l'économie russe intervient le 28 février 2022, soit six jours après le début de l'invasion. Alors que le monde entier est sous le choc, l'Occident vise le cœur du système financier russe. Les États-Unis interdisent alors toute transaction avec la Banque centrale de la Fédération de Russie. Dans la foulée, l'Union européenne, le Royaume-Uni et le Canada adoptent des mesures similaires. Résultat : plus de 300 milliards de dollars d'actifs souverains russes en Occident sont gelés. C'est alors la première fois dans l'histoire récente que des réserves détenues par une grande banque centrale sont gelées, rapporte le Center for Economic Policy Research (CEPR).
Ces réserves, qui ne sont donc pas stockées à Moscou, sont déposées dans des banques occidentales et donc investies en obligations souveraines étrangères, principalement en dollars et en euros. En Europe, elles se trouvent notamment au sein de l'institution Euroclear, à Bruxelles, ce qui avait suscité des tensions entre Bart de Wever et l'Union européenne concernant l'utilisation de ses avoirs.
À cela, s'ajoutent plus de 2700 personnes et entités sanctionnées. Cette liste comprend évidemment le président russe Vladimir Poutine, le ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov ou encore l'homme d'affaires Roman Abramovitch et des membres de la Douma (Chambre basse du parlement russe), accusés de financer l'effort de guerre russe. Fin novembre 2024, le département du Trésor des États-Unis fait le point sur les sanctions : plus de 50 banques russes sont alors sanctionnées, dont Gazprombank, utilisée notamment pour des paiements liés à l'énergie, au financement de matériel militaire et à la rémunération des soldats.

La Russie, exclue du système Swift
Dans la foulée de l'invasion en 2022, sept banques russes et trois banques biélorusses ont également été exclues du réseau Swift, le système de messagerie sécurisée qui permet aux banques d'échanger des informations et des instructions de paiement entre elles. Privées de ce réseau, les transactions deviennent plus lentes et sont moins sécurisées. Toutefois, la Russie avait anticipé cette situation. Depuis 2014, elle développe sa propre alternative, le "Swift russe", appelé SPFS. Ainsi, en 2023, 106 banques russes utilisaient ce système russe selon le journal Les Échos et environ 160 institutions étrangères y étaient également connectées, rapporte l'AFP.
D'après l'agence de presse russe Tass, aux mains du Kremlin, il s'agit notamment de banques arméniennes, cubaines ou encore kazakhes. La même année, la Russie et l'Iran signaient également un accord permettant de connecter les deux pays via le SPFS, offrant ainsi une possibilité de contourner les sanctions occidentales…

"Fonctionner sans dollar est impossible"
Une question se pose alors : des sanctions de cette ampleur peuvent-elles menacer l'équilibre du dollar ? Pour le CEPR, la réponse est non, pour trois raisons principales. D'abord, ce gel intervient évidemment dans un contexte exceptionnel : un conflit armé et une invasion d'un pays souverain. "Personne ne s'attendrait à ce que les relations et arrangements financiers ordinaires se maintiennent dans de telles circonstances", souligne le centre. Ensuite, les autorités américaines ont, au cours des dernières décennies, démontré leur engagement à préserver le dollar comme un actif sûr, au centre de toutes les économies. Même si, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le président américain prône un dollar faible, qui a perdu 15 % de sa valeur face à l'euro en un an.
Enfin, et c'est peut-être le plus important, il n'existe pas d'alternatives réellement attractives au dollar américain. "Le pouvoir des États-Unis d'imposer des sanctions découle directement du rôle central du dollar. Pour toute entreprise ou institution financière internationale, fonctionner sans le dollar est aujourd'hui impossible", explique le CEPR. Toutefois, depuis, de nombreux pays diversifient leurs investissements, notamment dans l'or, pour limiter les risques liés à des avoirs placés à l'étranger, et éviter tout mécanisme potentiel de blocage ou de gel en cas de conflits.
En tout cas, si la Russie multiplie ses partenariats stratégiques avec la Chine ou encore l'Iran, sa volonté de revenir dans le système du dollar illustre toutefois que pour la Russie, être totalement coupé du système financier occidental est loin d'être simple…
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