"Aller au restaurant risque de devenir un service de luxe. Votre américain-frites vous coûtera 30 euros"
La nouvelle équipe à la tête de la Fédération Horeca Bruxelles pose les balises de son nouveau mandat. Même si les restaurants bruxellois font le plein, le secteur est en crise. La faute, selon son président Matthieu Léonard, à une fiscalité inadaptée à un secteur spécifique gros pourvoyeur d'emploi non-qualifié en région bruxelloise.

- Publié le 06-02-2024 à 09h45
- Mis à jour le 06-02-2024 à 13h32

Bye-Bye Ludivine De Magnanville, passée chez Défi. La Fédération Horeca Bruxelles se dote d'une nouvelle équipe dirigeante : un quatuor doté d'une solide expérience dans l'Horeca et pilotée par le nouveau président Matthieu Léonard, qu'on a souvent entendu lors de la crise Covid. Le Woluwéen est accompagné d'un vice-président (David Debin), d'une directrice générale issue de l'hôtellerie (Kamila Ostrowska) et d'un trésorier (Loïc Installé).
Pour peser un maximum, la Fédération bruxelloise compte travailler en synergie avec ses homologues wallonnes et flamandes. "Nous portons le même combat", commente Matthieu Léonard. "Chaque région a ses propres spécificités mais la vision globale est identique." Table rase du passé – pas toujours au beau fixe entre les Bruxellois et les Wallons notamment – et focus sur un combat commun. "Les relations sont très bonnes désormais. Nous avançons ensemble." A la différence de l'ancienne présidente, qui avançait "franco", la nouvelle direction va tenter "d'encore professionnaliser les relations entre les trois fédérations afin de porter un discours commun vers le fédéral car c'est là que tout se décide sur le plan fiscal." En octobre dernier, le secteur avait poussé quatre mesures dont un taux réduit de TVA à 12 % sur les boissons non alcoolisées consommées sur place, une augmentation du plafond des heures flexi jobs, ainsi qu'une indexation et une augmentation du plafond de la prime trimestrielle octroyée pour les cinq premiers employés. Ils n'ont pas été entendus.
À quatre, ils pèseront de tout leur poids pour infléchir les décisions fédérales en matière de fiscalité, premier et principal combat pour "sauver l'Horeca bruxellois". Selon eux, l'Horeca bruxellois est au bord de l'asphyxie. L'installation de la caisse blanche a nettoyé le secteur, certaines mesures fiscales ont compensé le manque à gagner. Pour autant, les dernières crises (Covid, inflation, hausse du prix des matières premières, indexation, etc.) ont largement plombé les enseignes. Aujourd'hui, les restaurants recommencent, doucement, à faire salle comble. Mais les marges sont très réduites. Trop pour assurer la survie de nombre d'établissements.
"Ce qui fait la spécificité du secteur Horeca, c'est que nos marges sont très réduites, plus que dans la plupart des autres secteurs d'activité. D'autant plus qu'avec les crises successives, le ticket moyen a diminué. On entend des gens se plaindre du prix de la sauce béarnaise… Rappelons que le prix du beurre a grimpé de 50 %, du prix de la bouteille d'eau… Rappelons que sur une bouteille à 5 euros, l'État en prend un dans sa poche…", embraye David Debin. Alors, comment faire grimper les marges sans effrayer le chaland, déjà échaudé par la forte inflation de ces trois dernières années ? Augmenter les prix ? Peu de restaurateurs osent s'y aventurer de peur de voir fuir leur clientèle. "Alors, on taille là où l'on peut. En diminuant les portions, en ouvrant plus tard et en fermant plus tôt, en fermant un jour supplémentaire chaque semaine." En craignant qu'à un moment donné, ils n'aient plus d'autre choix que de rogner sur la qualité.
Néanmoins, diminuer les coûts n'a qu'un impact réduit pour un restaurateur indépendant, la plupart du temps insuffisant pour qui travaille en famille ou avec un ou deux employés. "Aller au restaurant risque de devenir un produit, un service de luxe", déplore Matthieu Léonard. "Bientôt, l'américain frites de la brasserie indépendante passera à 28-30 euros. Il ne restera plus que des grands groupes développant leurs franchises aux quatre coins de Bruxelles." Ces franchises font déjà le siège de Bruxelles. Pizzas, burgers, asiatiques, tacos… Quartier par quartier, ces enseignes uniformes et aseptisées, "déshumanisées" envahissent la capitale depuis plusieurs années. "Cela devient presque la norme aujourd'hui. Ces groupes deviennent les seuls à pouvoir faire des économies d'échelle suffisantes, à faire suffisamment de quantité pour dégager des marges intéressantes. Les indépendants, ceux qui exploitent leur restaurant seul ou en famille depuis plusieurs décennies parfois n'y arrivent plus."
"On est en train de tuer notre artisanat"
La Fédération Horeca Bruxelles veut préserver cette diversité "qui fait la richesse de Bruxelles". Comment ? En convainquant le Fédéral de changer la fiscalité visant leur secteur. "Nous sommes un secteur en pénurie, on peine à trouver de la main-d'œuvre, généralement peu qualifiée que nous formons immédiatement et gratuitement", constate encore Matthieu Léonard qui assure que "cette pénurie est directement liée aux conditions fiscales." Pas aux salaires et la pénibilité du travail ? "Non. C'est inexact. On peut bien gagner sa vie avec le barème de base aujourd'hui, plus de 2000 euros, jusqu'à 3000 euros par mois si l'on est motivé."
Cette pénurie pourrait être endiguée si le Fédéral corrigeait une absurdité fiscale spécifique à l'Horeca. "Il y a dix ans, le Fédéral a lancé un mécanisme fiscal pour les flexi jobs, en les taxant à 25 %", rappelle de son côté David Debin. "Cela permettait à des employés qui souhaitent travailler plus de prester plus d'heures sans que lui ni son employeur ne soient trop pénalisés fiscalement. Sauf que la taxe est passée à 28 %. Pire, le gouvernement interdit à un employeur qui a plusieurs entreprises Horeca de faire tourner ces flexi jobs au sein de son propre groupe. Tandis que le montant défiscalisé est plafonné à 12 000 euros par an par travailleur. C'est un énorme frein à l'expansion économique de nos entreprises. Le Fédéral empêche les personnes motivées de travailler légalement. On ne comprend pas, sauf si c'est pour encourager le travail au noir. On est en train de tuer notre artisanat."
