"Sur mon séjour à l'hôpital, c'est un millier d'euros que j'aurai économisé par rapport à ma vie normale sur le dos du système. C'est anormal"

J'ai 89 ans. J'ai passé dix jours 10 jours à l'hôpital de Mont-Godinne. Comme patient, mon regard sur le financement du système de santé a été profondément enrichi, et, tout comme le principe de progressivité est bien ancré pour les contributions sociales, je plaide pour un régime plus progressif dans les rétributions.

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Un moment du quotidien à l'hôpital. ©FLEMAL

Une opinion de Georges de Halloy de Waulsort. Ce texte a été écrit le week-end du 15 août. L'auteur est décédé le 23 août.


J'ai 89 ans, et je passe actuellement 10 jours à l'hôpital de Mont-Godinne pour un pépin de santé. Mon expérience ici me fait traverser un tas d'états physiques et émotionnels, de douleur et de réconfort. Comme patient, mon regard sur le financement du système de santé a été profondément enrichi, et, tout comme le principe de progressivité est bien ancré pour les contributions sociales, je plaide aujourd'hui pour un régime plus progressif également dans les rétributions.

L'expérience de ce séjour me rappelle la réalité si riche et complexe d'un système hospitalier. Véritable ville dans laquelle toutes sortes de médecins, d'infirmiers, d'aides-soignants, de kinés et tant d'autres professionnels dévoués grouillent. Je leur exprime toute mon admiration et ma gratitude. Les membres du personnel qui m'ont soigné sont gentils, compétents, humbles et humains. C'est un métier de courageux, qui mérite un ample respect. Nous nous en étions rappelés en applaudissant lors de la pandémie, mais il est bon de le répéter. Si j'étais plus jeune, je me porterais volontaire comme délégué syndical du personnel soignant. On leur en demande beaucoup ! Souvent en sous-effectif, la pression pour eux est forte. Dans mon service, il arrive qu'on oublie de servir un repas à un patient, ou d'aller en rechercher un sur son pot. La pression et les demandes sont nombreuses et ces dévoués confirment tous le manque de personnel. Il faut revaloriser le salaire dans ce secteur, et recruter en nombre.

"Des économies, il faut en faire, mais pas dans la santé"

Mais voilà, le problème c'est que les finances de l'État sont dans le rouge direz-vous. C'est vrai, et pourtant me voici devant une absurdité que je ne veux pas taire. Mon passage à l'hôpital me fait économiser de l'argent.

Travailleur actif comme indépendant, j'ai eu la chance de bien gagner ma vie jusqu'à mes 85 ans. Si on a une attention pour le bien commun et un souci de la bonne gestion de l'État, le bon sens même dirait que c'est ridicule que les patients économisent de l'argent par rapport à leur vie en dehors, alors que le personnel est en sous-effectif et les finances de l'État dans le rouge.

Grâce à notre système de sécurité sociale généreux et les assurances multiples, la note que je recevrai à la sortie sera fort faible. Mettons que je passe ces mêmes journées à simplement mener ma vie normale, faire mes courses, des déplacements et autres visites comme à mon habitude, ce sont au moins plusieurs dizaines d'euros par jour que je dépenserais. Si nous devions inclure également ce que me coûterait de déloger une dizaine de nuits, même dans une très simple chambre d'hôtel, ce serait plus d'une centaine d'euros journaliers que me coûterait la vie. Ici à l'hôpital, je suis logé, nourri et blanchi, soigné par des dizaines de personnes toute la journée, et ça ne me coûte pratiquement pas un centime. Sur l'entièreté de mon séjour ici, c'est un millier d'euros que j'aurai économisé par rapport à ma vie normale sur le dos du système. Je ne trouve pas cela normal.

On répondra "C'est bien gentil Monsieur Georges, mais tout le monde n'est pas dans cette situation de retraité avec des moyens confortables." Je dis alors d'accord, mais quand même, une situation d'hospitalisation moins cher que son train de vie habituel touche au moins la moitié, si pas deux tiers de la population de notre riche pays. Il est temps que les patients soient facturés à tout le moins de ce qu'ils économisent lors de leur séjour.

Selon le SPF Santé, on compte approximativement 1,75 million d'admissions pour hospitalisation avec nuitée par an dans notre pays. [1] La durée moyenne d'un séjour est de 5 jours. [2] Si on arrondit à 100 euros les économies faites par les patients lors de leur séjour par nuit, ce sont 875 millions d'euros gagnés par des patients en Belgique pour être soigné en hôpital chaque année. En partant du principe qu'au moins la moitié de la population est dans une situation socio-économique où il dépenserait plus à mener une vie normale qu'à être interné, une participation de ces patients aux frais à hauteur de l'économie personnelle réalisée rapporterait près d'un demi-milliard d'euros annuellement au système hospitalier.

Avec ce montant astronomique généré, sans qu'il ne coûte de l'argent à personne (il s'agit seulement d'un manque à gagner indu pour des patients) le salaire du personnel soignant doit être revalorisé et l'offre de personnel renforcée. Ce personnel par conséquent contribuerait plus fortement aux recettes de l'impôt des personnes physiques ce qui générerait un effet retour pour les finances publiques.

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Dans ce système, nous avons tous à gagner. Alors que la pénurie dans les hôpitaux est réelle et que l'effort budgétaire à consentir lors du prochain conclave est de taille, je plaide pour une justice rétributive qui ne coûte de l'argent à personne. Nous avons l'habitude de discuter de la progressivité de l'impôt dans le système belge. Nous devons désormais parler de progressivité des rétributions.

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Pour conclure, cette hospitalisation est une aventure humaine exceptionnelle. J'ai eu des voisins de chambre qui m'ont rappelé ce que sont le soin à l'autre et l'humanité. Par exemple cet homme de la cinquantaine, venant soigner un cancer. Il est passé dix ans par la rue, avant d'être incarcéré comme toxicomane. Grâce à la rencontre d'une femme faisant face aux mêmes difficultés que lui, ils se liguent et décident d'en sortir à deux, en se soutenant mutuellement pendant de longues années. La grande sensibilité et l'authenticité de cet homme ont été un exemple de courage pour moi !

À chacun qui aurait un peu perdu foi en l'humanité, ou se laisserait aller au cynisme vis-à-vis des soignants ou des personnes plus marginalisées, j'encourage vivement un séjour tout frais payé à l'hôpital. Le changement de regard, la leçon d'humilité et de civisme qu'on y reçoit est peut-être l'investissement le plus valable de ce système admirable et trop généreux qui vous fera économiser de l'argent.

[1] Source : SPF Santé (2024). Rapport "Données phares dans les soins de santé – Hôpitaux généraux".

[2] Source : https://www.medi-sphere.be/fr/actualites/socio-professionnel/duree-des-sejours-en-baisse-et-hospitalisation-de-jour-en-hausse-dans-les-hopitaux-belges-kce.html

→ Titre de la rédaction. Titre original : "Mettre à profit les économies que nous faisons lors d'un séjour à l'hôpital"


Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

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