"Dans cette chasse aux juges, c'est l'État de droit qu'on blesse en plein cœur"
On demande aux juges de s'expliquer. De se justifier. Comme s'ils étaient des influenceurs maladroits ayant publié un mauvais post, et non des professionnels du droit, formés à dire le droit dans toute sa complexité.
- Publié le 19-05-2025 à 12h25
- Mis à jour le 19-05-2025 à 12h29

Une opinion de Thierry Werts, président de chambre f.f. à la cour d'appel de Bruxelles
En Belgique, comme ailleurs en Europe, les critiques virulentes à l'encontre de la justice se multiplient. Réseaux sociaux, plateaux télé, tribunes enflammées : certains n'hésitent plus à remettre publiquement en cause les décisions de justice et, plus grave encore, à attaquer directement ceux qui les rendent. On ne se contente plus de critiquer une décision. Ce sont les juges eux-mêmes, nommément, qui sont exposés. Noms, visages, parcours, tout y passe. Comme s'ils devaient désormais comparaître devant un tribunal parallèle, celui de l'opinion publique, où règne l'émotion brute, l'indignation instantanée, et où la présomption de compétence cède la place au soupçon de partialité.
C'est un phénomène insidieux, mais de plus en plus bruyant : la justice se rend désormais sous le regard braqué des projecteurs numériques et les juges, ces artisans discrets de l'Etat de droit, deviennent des cibles. Il ne se passe plus une semaine sans qu'une décision judiciaire – souvent sortie de son contexte, parfois instrumentalisée – ne soit livrée à la vindicte des réseaux sociaux.
Populisme ambiant
On demande aux juges de s'expliquer. De se justifier. Comme s'ils étaient des influenceurs maladroits ayant publié un mauvais post, et non des professionnels du droit, formés à dire le droit dans toute sa complexité.
Ce phénomène, amplifié par le populisme ambiant, interpelle : dans quelle société voulons-nous vivre, si ceux qui sont chargés de dire le droit deviennent des boucs émissaires ?
Juger, ce n'est pas un acte mécanique. Ce n'est pas appliquer une formule, encore moins exécuter des ordres. Juger, c'est intervenir chaque jour dans la vie de ses concitoyens pour résoudre les conflits qui les opposent dans les domaines les plus divers. C'est apaiser, équilibrer, protéger. C'est tenter de rétablir une justice parfois malmenée, de réparer ce qui peut l'être. C'est veiller au respect des droits et libertés de chacun, accompagner les plus vulnérables, faire front face aux agressions et aux déséquilibres, dans une société en perpétuelle évolution. Face au tumulte, le juge rétablit un peu d'ordre. Sans éclat, mais avec rigueur, nuance et abnégation.
Le juge accueille, écoute, interroge. Il doute. Il ne sait pas tout d'emblée, il cherche à comprendre. Il entend les versions, décortique les arguments, s'efforce de faire la part des choses entre la sincérité, l'erreur et la mauvaise foi. Il perçoit chaque jour les multiples facettes de la nature humaine, loin de tout manichéisme. Être juge, ce n'est pas seulement exercer une profession, c'est adopter une posture, un état d'esprit. Cela requiert empathie, tolérance, humilité. Cela exige de fuir les a priori, de manier la loi avec rigueur, mais aussi avec humanité.
Juger, ce n'est ni pardonner, ni faire la morale. Ce n'est pas détenir une vérité absolue. Le juge peut se tromper et il le sait. C'est pourquoi il doit pouvoir réfléchir, prendre du recul, sans pression ni intimidation. En toute indépendance. Et c'est cette indépendance, aujourd'hui, qui vacille, attaquée de toutes parts.
Du temps et, de la rigueur
La justice ne se rend pas à coups de tweets. Elle exige du temps, de la rigueur, du silence parfois. Elle se nourrit de débats contradictoires, de principes, de textes. La livrer à la meute, c'est mettre en péril sa légitimité, mais aussi, et surtout, notre liberté collective.
Critiquer les décisions de justice est sain, et même nécessaire dans une démocratie. Mais cela suppose un minimum d'exigence, de nuance, de respect. Sinon, ce n'est plus un débat, c'est une chasse. Et dans cette chasse aux juges, c'est l'État de droit qu'on blesse en plein cœur.

