"Ce changement brutal et hallucinant d'attitude de Donald Trump est suicidaire pour les États-Unis"
L'altercation entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky pourrait avoir des conséquences importantes sur les industriels de la défense. En Europe, les investisseurs ont bondi sur les titres comme Dassault, Rheinmetall ou BAE Systems. Et quid de la Belgique ?

- Publié le 03-03-2025 à 19h36
- Mis à jour le 07-03-2025 à 13h58

Une double flambée. L'altercation entre le président américain Donald Trump, poussé par son vice-président J.D. Vance, et le président ukrainien Volodymyr Zelensky a mis le feu aux poudres. Ne serait-ce que dans les débats. Et elle a provoqué une flambée boursière des groupes industriels de défense européens. Les groupes comme Dassault, BAE Systems, Rheinmetall, Thales, Leonardo ou Saab, directement actifs dans le domaine militaire, ont pris entre 11 et 18 % en Bourse ce lundi. Airbus, également actif dans le domaine, a, pour sa part, grimpé de plus de 6 %.
Cette nouvelle provocation de Donald Trump est-elle une énième méthode abrupte pour négocier ? Ou est-ce une gifle diplomatique, qui pourrait coûter cher aux États-Unis ?
Pour Federico Santopinto, directeur de recherche à l'Iris, responsable du Programme Europe, Stratégie et Sécurité, quoi qu'il en soit, cette remontée des valeurs boursières des groupes industriels européens était incontournable.
"Cela fait belle lurette qu'on en parle et qu'on a compris que les Américains allaient se désengager de l'Europe. Mais avec Trump, ça se présente de manière brutale. Il fallait financer cette industrie de défense et avec les événements violents de vendredi, c'est désormais flagrant. Et c'est l'ampleur de cette virulence qui est une surprise. Tout comme le fait que Trump est en train de fricoter avec Poutine !", alerte-t-il.
"S'il y avait des appels à plus de dépenses dans la défense (dont une grande partie des achats se fait auprès de l'industrie américaine, NdlR), désormais, il va y avoir beaucoup plus d'argent pour les industriels européens. Il y a une nécessité de ne plus dépendre des fournitures américaines. Après, les flambées boursières sont peut-être un peu extrêmes", poursuit-il.
Les États-Unis pourraient-ils alors perdre en influence, à force de se comporter aussi brutalement avec leurs partenaires ?
"Oui, c'est possible que leur influence diminue s'ils continuent sur ce ton et ce comportement horrible. Après, il n'est pas impossible que Trump comprenne qu'il est allé trop loin. Mais si ce n'est pas le cas, ça peut être une catastrophe d'un point de vue géopolitique. Quoi qu'il en soit, les industries européennes devraient en tirer les bénéfices sur le long terme", poursuit-il.
"Soit Donald Trump est un négociateur brutal, soit c'est un révolutionnaire d'extrême droite qui continuera à être aussi insupportable. Et dans ce cas, les entreprises américaines de défense pourraient perdre bien plus."
"Soit Donald Trump est un négociateur brutal, qui veut brusquer en jouant avec les limites, en grondant l'Europe comme un enfant et qui pourrait tendre la main par la suite. Soit c'est un révolutionnaire d'extrême droite qui continuera à être aussi insupportable. Et dans ce cas, les entreprises américaines de défense pourraient perdre bien plus que dans le premier cas", affirme-t-il encore.
"C'est du jamais-vu, cette séquence avec Zelensky ! Et je pense qu'à un moment, il faut qu'on leur fasse payer cela. On ne peut pas aller à ce point-là, c'est scandaleux. Les Américains sont allés trop loin. Ils ont dépassé la limite de l'acceptabilité en traitant Zelensky de potentiel responsable de la Troisième Guerre mondiale et de caresser ainsi Vladimir Poutine", avance-t-il également.
"Trump donne l'impression d'être aux ordres de Poutine"
"C'est Vladimir Poutine le grand gagnant dans cette histoire. Des contestations émergent même parmi les parlementaires républicains aux États-Unis, qui ne veulent de cette influence russe ! Trump donne l'impression d'être à ses ordres ! Et J.D. Vance encore plus. Les Américains risquent de détériorer leur alliance avec les Européens. Et choisir la Russie au détriment de l'Europe, qui est un partenaire commercial bien plus important, pourrait nuire dans leur lutte contre la puissance de la Chine. C'est suicidaire d'un point de vue économique pour les États-Unis", avance le directeur de recherche.
Quels effets pour l'industrie belge ?
La Belgique est également active dans le domaine de la défense, mais pas forcément avec des groupes cotés en Bourse. C'est le cas de John Cockerill, actif dans l'électronique et les tourelles de véhicules blindés, ou encore de FN Browning (FN Herstal), principalement actif dans les armes de guerre légères comme les fusils d'assaut et les munitions, ainsi que KNDS (ex-Mecar, actif dans les obus) ou Eurenco (munitions).
Pour Federico Santopinto, les retombées économiques seraient davantage en faveur des industries d'armes lourdes. "Toute l'industrie liée aux missiles ou aux véhicules blindés va pouvoir tirer son épingle du jeu. Donc plutôt Dassault, BAE Systems, Airbus, Safran… C'est de ça dont a besoin l'Europe. Je ne pense pas que ça va changer énormément pour les commandes chez FN Herstal par exemple".
Un avis confirmé par d'autres observateurs du secteur, même si un professionnel du domaine, qui préfère rester anonyme, va plus loin.
"Ce changement brutal d'attitude des USA est hallucinant"
"Toutes les entreprises vont en profiter. FN Herstal ne va pas forcément décrocher de nouveaux marchés, mais les Européens vont s'équiper davantage chez eux, alors que pour le moment, près de 50 % des achats se font auprès d'industriels américains. Ça accélérera les partenariats, comme celui avec les munitions chapeauté par FN Herstal (un nouveau calibre Otan de 6,8 mm, NdlR). D'autres pays pourraient s'y intéresser", affirme-t-il.
"Ce changement brutal d'attitude des USA est hallucinant. Les Occidentaux avaient conscience du besoin de renforcement de l'industrie de défense mais là c'est une dimension au carré. Toutes les entreprises européennes de défense en bénéficieront", avance-t-il, même s'il est impossible de citer un chiffre précis pour le moment.
"Les militaires sont abasourdis de ce qui arrive. Les théories du général de Gaulle, méfiant vis-à-vis des États-Unis et de la dépendance européenne, se vérifient. Les États-Unis ont quand même voté avec la Russie contre la résolution des pays européens sur l'Ukraine la semaine dernière aux Nations Unies. C'est chaud ! Toutes les cartes sont à présent rebattues mais les pays n'ont pas encore une vision claire sur leur jeu", poursuit-il. Notons que Theo Francken, le ministre de la Défense (N-VA), veut investir 4 milliards d'euros supplémentaires pour la défense en Belgique d'ici cet été par exemple, afin d'atteindre les 2% de dépenses en défense prônées par l'Otan, et que le Sommet des Alliés à Londres a renforcé, d'abord dans les paroles, le soutien à l'Ukraine.
Une remise en question des achats de F-35 ?
Parmi les achats faits auprès d'industriels américains, il y a le célèbre avion F-35 de Lockheed Martin, vendu dans toute l'Europe, dont en Belgique, qui en a commandé 34 et dont les livraisons ont pris du retard. Ceux-ci pourraient-ils être réduits à court terme ?
"Il est trop tard pour la Belgique pour se désengager. Toutefois ceux qui n'ont pas encore acheté peuvent y réfléchir à deux fois. Mais le programme F-35 est quasiment terminé. Désormais, les pays planchent sur les avions de 6e génération, dont le Scaf réunissant la France, l'Allemagne et l'Espagne ou le Tempest réunissant l'Italie, le Royaume-Uni et le Japon. D'autres pays pourraient s'y greffer pour s'éloigner de l'industrie américaine. Mais c'est encore trop tôt pour s'en assurer", termine cette source.
Un effet "correctif" à redouter ?
Pour Christopher Dembik, conseiller en investissement pour Pictet AM, ces tensions entre États-Unis et Ukraine devraient pousser l'Europe à prendre le problème à bras-le-corps. "Cela pourrait entraîner des ramifications économiques potentiellement très positives puisqu'on sait que beaucoup d'innovations à application militaire peuvent avoir des retombées civiles importantes", déclare-t-il.
"Un emprunt européen sur les marchés pourraient financer ces besoins en Défense."
"Il faut néanmoins rester prudent avec les effets d'annonces européens. Et n'oublions pas que le point le plus problématique est notre dépendance technologique. L'aéronaval français, sans matériel américain ni alternatives, ne serait pas le même. Il y a des retards qui ne peuvent être comblés rapidement", signale Christopher Dembik.
Pour la grande question du financement de ces dépenses en armement, il avance "qu'un emprunt européen sur les marchés pourrait financer ces besoins. Même si cela favoriserait surtout les pays ayant une industrie déjà très active, comme la France et l'Allemagne. Ça peut être compliqué à mettre en œuvre politiquement", poursuit-il, précisant que l'Europe a tout de même réussi à dégager 100 milliards d'euros dans la défense depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022.
Enfin, est-ce que les banques pourraient revoir leurs stratégies d'investissements, où les critères "ESG" (Environnement, Social et Gouvernance) mis en avant excluaient de fait les industries de la défense par le passé ?
"Ces critères sont un peu des excuses pour les banques pour ne pas investir dans la défense. Elles sont assez réticentes, car ces industries sont très liées aux États, dont les ventes varient selon la situation géopolitique et le marché est assez fragmenté pour le moment en Europe. Elles préfèrent investir dans l'IA ou le digital. Mais la hausse d'investissements publics devrait renforcer l'intérêt privé pour ces industries", ajoute encore un autre observateur du secteur.
