"La menace russe est de plus en plus forte" : FN Browning transforme un ancien "squat" en une nouvelle usine de munitions en Wallonie
FN Browning investit 100 millions d'euros pour doper sa production de munitions et réinvestir un site à l'abandon à Herstal. Une centaine d'emplois sera créée. Un bon signe pour remporter un appel d'offres lancé par la France, alors que quelques frictions se font sentir ?

- Publié le 16-09-2025 à 16h24
- Mis à jour le 16-09-2025 à 20h35

"Le ministre Jeholet dans un squat, c'est rare", entend-on, pour plaisanter, lors de la visite d'un site abandonné depuis près de 20 ans à Herstal. Un "chancre" industriel qui se verra donner une nouvelle chance.
FN Herstal, fleuron wallon de l'armement, va y construire une nouvelle usine de munitions. L'investissement annoncé de 100 millions d'euros marque le retour de l'entreprise sur le terrain du "Pré Madame", qu'elle avait abandonné par le passé et qui devait être repris par un promoteur immobilier. "Mais malheureusement, il a fait faillite et est même décédé", nous dit-on, alors que l'on parcourt le gigantesque terrain, où graffitis côtoient des restes de feux de camp et quelques déchets. "Les consommateurs de crack iront ailleurs", entend-on.
"On aimerait se réveiller dans un monde de paix mais c'est le contraire aujourd'hui. Et il faut penser aux générations futures, alors que la menace russe est de plus en plus importante"
Pas de gaspillage d'argent public
"La défense fait partie des secteurs stratégiques pour la Wallonie, au même titre que l'agroalimentaire, les sciences du vivant ou l'énergie" a rappelé le ministre wallon de l'Économie, Pierre-Yves Jeholet (MR), lors de la présentation du projet. "Notre rôle est d'accélérer l'assainissement des friches et de soutenir les entreprises qui font la réputation de notre région […] en veillant à ce que chaque euro d'argent public soit bien dépensé", avance-t-il.
Pour rappel, la Région a, par son bras financier Wallonie Entreprendre (WE), investi en juin dernier 100 millions d'euros dans FN Browning, dont une partie sera utilisée pour la reconversion du site.

"Nous voulons que la FN conserve son rôle de référence mondiale et qu'elle s'inscrive dans l'écosystème européen de la défense […]. Il n'y a pas de souveraineté sans capacité de production, alors que la concurrence fait rage, avec les États-Unis, la Chine ou l'Inde", a encore ajouté le ministre Jeholet.
Le projet vise une augmentation de la production de munitions militaires, de 5,7 mm, 9 mm, 5.56mm, 7.62 mm et 12.7 mm, destinées à des pistolets, des fusils d'assaut et des mitrailleuses.
"On aimerait se réveiller dans un monde de paix, mais c'est le contraire aujourd'hui. Et il faut penser aux générations futures, il faut s'équiper pour assurer la sécurité de nos concitoyens, alors que la menace russe est de plus en plus forte", insiste-t-il, à la sortie d'un des hangars.

"Un soulagement pour les riverains"
Pour Frédéric Daerden, bourgmestre d'Herstal (PS), ce projet met fin à des années d'incertitudes : "Vous savez que les liens entre FN Herstal et les habitants remontent à 136 ans. Le "Pré Madame" avait été vendu à des promoteurs, avec des projets immobiliers qui n'ont jamais abouti. Le site était à l'abandon, avec des risques de vandalisme et de squat. Quand la FN a voulu réinvestir, nous étions ravis", avance-t-il. "Cette activité fait parfois peur aux gens, mais la FN fait partie de l'ADN de la ville", ajoute-t-il.
La démolition commencera dans les prochains jours, avant la construction de l'usine de munitions. "Herstal compte 40 000 habitants et 25 000 postes de travail. La FN contribue déjà largement à l'emploi local et le fera encore plus demain. Ce développement est une excellente nouvelle pour l'emploi et l'image de la ville", souligne le bourgmestre.

Un chantier en plusieurs phases
Julien Compère, CEO de FN Browning, a détaillé le calendrier : "Le site est sous curatelle depuis 2018. Nous entamons une première phase de déconstruction à l'automne 2025, la deuxième au printemps 2026. Les nouvelles installations industrielles seront opérationnelles d'ici à fin 2027."
"Le partenariat conclu avec l'armée belge sur vingt ans permet d'investir massivement. Nous créerons une centaine d'emplois directs à Herstal, en plus des 1 500 déjà existants sur le site et des 3 000 au total dans le monde"
Le projet vise une augmentation de la capacité de production de munitions militaires, de 5,7 mm, 9 mm, 5,56 mm, 7,62 mm et 12,7 mm, donc destinées à des pistolets, des fusils d'assaut et des mitrailleuses.

"Le partenariat conclu avec l'armée belge sur vingt ans permet d'investir massivement. Nous créerons une centaine d'emplois directs à Herstal, en plus des 1 500 déjà existants sur le site et des 3 000 au total dans le monde", précise Julien Compère.
FN Herstal collabore avec le Forem et Technifutur pour anticiper ses besoins en main-d'œuvre. "Nous avons déjà engagé une quarantaine de personnes et nous organiserons un "job day" pour poursuivre le recrutement. La défense est devenue un secteur attractif en matière d'emploi", indique le CEO. "La défense est même devenue sexy en matière de recrutement", abonde le ministre Jeholet. Un ancien employé de Liberty Steel, qui a fermé ses portes récemment dans la région, que nous croisons à l'entrée du site semblait ravi d'assister à un entretien d'embauche, justement.
"La défense est même devenue sexy en matière de recrutement"
Le site s'étend sur 5 hectares. Une partie de la structure des bâtiments, quasi centenaires, sera réutilisée dans une logique de circularité et une réserve foncière est prévue pour d'éventuels projets complémentaires, si la demande en munitions ou en armement devait encore augmenter à l'avenir.
"La situation actuelle rend la défense essentielle. Les opportunités se présentent et nous devons être offensifs, sur le plan commercial, diplomatique et industriel", conclut Pierre-Yves Jeholet, avant de quitter le site.

Des tensions avec la France ? "On a de très bonnes relations"
Alors que FN Browning devait potentiellement signer directement avec l'armée française pour l'approvisionner en munitions, sans passer par un appel d'offres public, la France a finalement décidé de changer son fusil d'épaule et de passer par cette procédure publique, qui n'est pas obligatoire pour des questions de sécurité nationale (article 346 de l'Otan). Une décision qui semble avoir bousculé le groupe, ou au moins surpris.

La direction générale de l'armement française a refusé de nous répondre quant aux rumeurs sur les groupes ayant répondu à l'appel d'offres, mais le média La Lettre précise qu'il s'agirait bien de FN Browning, aux côtés de l'Allemand MEN (filiale du géant brésilien des munitions CBC), du Tchèque Sellier et Bellot (filiale de Colt CZ) et de l'Italien Fiocchi (filiale du groupe tchèque CSG).
Néanmoins, le CEO Julien Compère se veut optimiste. "La France a décidé de lancer cet appel, dans lequel on s'inscrit, et l'investissement actuel fait que, demain, on aura la capacité pour répondre à la demande. Cela montre qu'on a confiance dans notre capacité à affronter l'avenir", commente-t-il. Et quant aux tensions que l'on a pu voir, entre le ministre de la Défense belge Theo Francken (N-VA) et le groupe français d'armement Dassault, par exemple, Julien Compère estime que c'est un cas à part. "On a de très bonnes relations avec la défense belge et française, on est confiant dans l'offre qu'on va remettre à la France", termine-t-il.