Arnaud Miranda : le projet de la droite tech américaine "est fondamentalement en rupture avec la démocratie libérale"
L'auteur de l'essai "Les Lumières sombres" commente le manifeste en 22 points de Palantir, la société fondée par Peter Thiel et sous contrat avec le Pentagone.

- Publié le 29-04-2026 à 11h29

La société Palantir, cofondée par le technomilliardaire Peter Thiel et dirigé par Alex Karp vient de publier sur la plateforme X, vingt-deux thèses. Elles résument La République technologique, essai non traduit cosigné par Alex Karp et Nicholas W. Zamiska, présenté comme un manifeste pour le "futur de l'Occident" (The Technological Republic : Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West). Il est question de "produire de la sécurité", d'armes à base d'intelligence artificielle (IA), d'" une nouvelle ère de dissuasion, fondée sur l'IA",…
Derrière son nom, emprunté au roman Le Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien, Palantir est, selonNastasia Hadjadji et Olivier Tesquet (Apocalypse Nerds, 2025), une "entreprise totémique du XXIe siècle" qui fusionne "la surveillance, la guerre, le capital et l'idéologie dans un seul produit". Arnaud Miranda, docteur en théorie politique et auteur de l'essai Les Lumières sombres (Gallimard), nous livre son analyse.
Alex Karp demeure méconnu du grand public. En deux mots, qui est-il ?
C'est un entrepreneur américain qui a la particularité d'avoir une formation intellectuelle avancée, puisqu'il a soutenu une thèse de philosophie sociale en Allemagne, à l'Université Johann Wolfgang Goethe de Francfort. Il a un profil politique assez particulier par rapport aux autres entrepreneurs de la droite tech, dont on parle souvent, notamment Peter Thiel, avec qui il a fondé Palantir. Sa trajectoire l'a mené plutôt de la gauche démocrate vers des positions illibérales, qui sont les siennes aujourd'hui.
Identifiez-vous une raison au fait que ce manifeste en 22 points ait été publié maintenant ?
Même s'il n'en est pas fait mention, ce manifeste paraît dans le contexte de la guerre au Moyen-Orient. Son contenu est traversé par des enjeux militaires, et l'on peut imaginer que la situation d'enlisement dans la région a motivé cette publication. Ce qui me frappe surtout, c'est que cette publication se fait par le biais d'un post sur la plateforme X, avec une vocation virale évidente.
Il est déjà remarquable qu'une entreprise de la tech, qui plus est une entreprise développant des technologies à vocation militaire comme Palantir, s'exprime en son nom propre avec un contenu à ce point idéologique, comportant diagnostics et propositions politiques. Ce n'est pas simplement la position d'un entrepreneur, mais celle d'une entreprise, ce qui en dit long sur ce que ces acteurs considèrent aujourd'hui comme les voies pertinentes de diffusion. Enfin, ce réseau social n'est pas neutre idéologiquement : c'est celui d'Elon Musk.
Il faut aussi préciser que ce manifeste n'est pas un texte original : il s'agit plutôt d'une synthèse du livre La République technologique d'Alex Karp, publié début 2025. On pourrait même penser – ce fut mon premier réflexe à la lecture – qu'il s'agit d'un condensé généré par IA, puis retravaillé.
Y a-t-il quelque chose qui vous a surpris à la lecture de ce manifeste ?
Ce que je trouve notable, c'est l'apparente prudence du texte, sans doute parce qu'il est publié au nom de Palantir ; mais c'est également le cas dans le livre d'Alex Karp. Il est moins explicite et moins radical que d'autres figures de la droite tech, notamment Peter Thiel, ou que des idéologues néoréactionnaires tels que Curtis Yarvin. Par exemple, on n'y trouve pas de dénonciation frontale de la démocratie.
Néanmoins, une lecture attentive montre que cette prudence apparente masque une vision politique fondamentalement en rupture avec la démocratie libérale. Karp déplore notamment la décadence de l'élite politique, dont les éléments les plus performants ne voudraient plus prendre le risque d'être tenus responsables devant l'opinion publique, ce qui est pourtant un des fondamentaux de la démocratie libérale représentative.
Malgré sa prudence, le manifeste plaide en faveur d'une société fondée sur le contrôle, le recours à la force et à la puissance…
Le nom Palantir, dès sa fondation, annonçait la couleur : le Palantir est un objet du roman Le Seigneur des anneaux qui promet l'omniscience, une forme de surveillance totale, puisqu'il permet de tout voir à tout moment. Palantir, la firme, en apparaît comme la concrétisation scientifique : elle met en relation des quantités phénoménales de données récoltées à l'échelle de populations entières pour produire, notamment, des opérations militaires efficaces.
Dans le manifeste, on retrouve une forme d'accélérationnisme technologique : l'idée, prise pour acquise, que l'intelligence artificielle va occuper une place structurante dans notre futur. Karp considère que la question n'est pas de savoir si des armes à base d'IA seront construites, mais qui les construira et à quelles fins. La dérégulation technologique est présentée comme une force incoercible, un mouvement inarrêtable. Un des éléments structurants de la droite tech américaine consiste précisément à faire sauter, au nom de cet "accélérationnisme", tous les verrous moraux qui pourraient nous inciter à la prudence face à ces outils.
Vous avez qualifié de "techno-césarisme" la pensée de cette droite tech. Qu'entendez-vous par ce terme ?
Je préfère l'expression plus neutre d'illibéralisme technologique. Néanmoins, on peut utiliser ce terme pour décrire le ralliement, depuis le début du deuxième mandat Trump, d'un certain nombre de figures de la tech à l'idée que Donald Trump allait adopter une pratique politique césariste ; il a lui-même déclaré qu'il agirait temporairement comme un "dictateur" au début de son second mandat. Ces élites de la tech, et les idéologues qui les accompagnent, voient dans ce type de pouvoir l'opportunité de relancer l'Occident ainsi que l'innovation capitaliste et technologique.
Le manifeste de Palantir le suggère, en soulignant la fin de l'ère atomique et l'entrée dans une ère de l'IA. L'ère atomique, organisée autour de la peur de l'Armageddon et de l'autodestruction nucléaire, aurait conduit, selon eux, à une forme de stagnation occidentale. Avec l'IA, il s'agirait de relancer l'Occident.
Il y aurait donc un véritable enjeu civilisationnel derrière Palantir ?
Oui. Dans le manifeste, un terme saute aux yeux : la décadence. Il est écrit que "la décadence d'une culture ou d'une civilisation et de sa direction ne sera pardonnée que si cette culture est capable de produire de la croissance économique". Cette idée est au cœur de la pensée de Peter Thiel : l'Occident est en décadence, son élite est décadente. La seule manière d'y répondre serait de prendre des décisions rationnelles sur le plan économique et technologique, ce qui implique de remplacer les bureaucrates par des ingénieurs.
Selon le manifeste, les entreprises de la Silicon Valley devraient revenir à un patriotisme technologique, à l'image des scientifiques qui ont conçu la bombe atomique pendant la Seconde Guerre mondiale.
C'est même le premier point : "La Silicon Valley a une dette morale envers le pays qui a rendu possible son ascension". C'est une critique en creux de figures comme Steve Jobs, qui ont véhiculé l'idée d'une Silicon Valley marginale, en opposition au pouvoir, héritière d'une forme de contre-culture libertaire issue des années 1960. Dans ce premier point – et dans son livre également – Alex Karp rappelle, d'ailleurs à juste titre, que la Silicon Valley a été lancée avec des financements du Pentagone, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, et qu'elle aurait donc vocation à soutenir l'innovation militaire. Il affirme que Palantir renoue avec cette vocation patriotique et militaire de la Silicon Valley.
Palantir a déjà des contrats avec plusieurs États, notamment en Europe. Faut-il s'en inquiéter ?
Je pense qu'il faut s'alarmer de la stratégie de Palantir à l'égard de l'État américain, mais aussi plus largement de tous les États. Palantir ne se conçoit pas comme un simple outil, mais comme un substitut aux administrations et aux bureaucraties. Karp ne s'en cache pas : l'objectif de Palantir est de parasiter les bureaucraties jugées inefficaces en proposant des services qui surpasseraient les services humains réalisés par les différentes branches de l'administration. Cela est conforme aux aspirations, disons, post-libertariennes de Peter Thiel ainsi qu'aux visées des néoréactionnaires, qui souhaitent rationaliser de manière extrême la forme de l'État.
N'y a-t-il pas aussi le fantasme de réduire le monde à des données, à des chiffres ?
Il y a bien l'intention de faire de la donnée le point névralgique de l'analyse du social, mais le projet de Palantir n'est pas simplement la récolte d'informations : l'enjeu est d'en produire du sens. Palantir propose des systèmes d'intelligibilisation des données destinés à la prise de décision. Il ne s'agit pas seulement de réduire le monde à la machine et aux chiffres, mais de produire une forme d'ingénierie sociale efficace.
Alex Karp se revendique de la pensée de Jürgen Habermas, récemment décédé. Qu'en est-il réellement, selon vous ?
Il s'agit clairement d'un détournement. Un point trahit très clairement la pensée d'Habermas : la place de l'espace public. Pour Habermas, l'espace public est fait d'incertitude et de délibération. Or les néoréactionnaires, et Alex Karp à sa manière, sous couvert d'une rhétorique de l'efficacité, souhaitent précisément mettre à bas cet espace d'incertitude et de délibération, qui est le propre de nos démocraties libérales. C'est, pour le coup, très "anti-habermassien".
Assistons-nous à un moment de rupture historique ?
Je resterais prudent, car c'est précisément le récit que ces idéologues veulent nous imposer. Nous serions à l'orée d'une singularité technologique qui changerait radicalement l'humanité tout entière. Il ne faut pas, selon moi, surinvestir cette dimension quasi apocalyptique que promeuvent certains acteurs de la tech. Néanmoins, il faut reconnaître que le moment que nous vivons est intense et prendre conscience de la "vague illibérale" qui traverse les démocraties libérales, marquée par le détachement de certains partis et même de gouvernements à l'égard des idéaux libéraux.
Ces discours doivent nous pousser à envisager des contre-discours et des propositions alternatives, à reconquérir une imagination du futur. Essayons de le faire sans jouer à l'apocalypse, car c'est précisément le cœur de leur doctrine.
Née du 11-Septembre, financée par la CIA
Fondée en 2003, Palantir est une réponse à un diagnostic des attentats 11 septembre 2001 : les services de renseignement américains n'ont pas eu la capacité d'interpréter la masse d'informations dont ils disposaient. Une décennie plus tard, Palantir, financée par In-Q-Tel, le fond de capital-risque de la CIA, a contribué à la localisation d'Oussama Ben Laden, le cerveau des attentats du 11-Septembre.
Depuis la réélection de Donald Trump, ses logiciels ont été utilisés par la police de l'immigration (ICE), par l'armée israélienne à Gaza pour éradiquer le Hamas et par le Pentagone pour décapiter le régime iranien. La capitalisation boursière de Palantir a suivi une courbe ascendante ces quinze derniers mois, pour atteindre 340 milliards de dollars.
Le Royaume-Uni est, après les États-Unis, le plus grand client de Palantir, avec au moins 34 contrats publics, dont le ministère de la Défense, la Royal Navy et l'agence AWE, responsable de la conception des ogives nucléaires britanniques. En France, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a renouvelé en décembre un contrat pour trois ans. En Allemagne, la Bundeswehr a signé un partenariat majeur en 2024. La police de trois des seize landers fédéraux recourt à Palantir pour l'analyse de données.
La firme dispose aussi d'un contrat avec le géant européen de l'aviation Airbus. Celui-ci a conduit à la création de Skywise, une plateforme qui connecte les données de vol, d'ingénierie et d'exploitation de près de la moitié de la flotte mondiale d'Airbus. Le constructeur automobile français Stellantis a également renouvelé pour cinq ans un contrat avec Palantir.
En Belgique, Palantir a ouvert une filiale en décembre dernier. Des contacts ont été pris avec le ministre de la Défense, Theo Francken. Mais le Premier ministre Bart De Wever reste prudent, estimant "utile de prendre connaissance de leurs innovations à une époque où les données jouent un rôle crucial."
