"Imaginez si les talibans avaient des millions de femmes comme moi devant eux..."
Zarifa Ghafari, qui était la plus jeune maire d'une ville d'Afghanistan, a dû fuir son pays suite à l'arrivée des talibans. La Libre l'a rencontrée. Interview.
- Publié le 13-08-2022 à 11h58
- Mis à jour le 15-08-2022 à 19h56

A 26 ans, Zarifa Ghafari est devenue la plus jeune maire d'une ville d'Afghanistan, Maidan Shahr, cité d'environ 35.000 habitants située à quelques encablures de Kaboul. Trois ans plus tard, les talibans ont débarqué dans son pays pour prendre le pouvoir. Elle a été obligée de fuir. Zarifa Ghafari avait déjà été une cible. Si la militante a échappé à une fusillade, ce n'est pas le cas de son père, tué devant sa maison en novembre 2020. Installée aujourd'hui en Allemagne avec sa famille, Zarifa Ghafari était de passage à Genève à l'occasion du Sommet sur les droits de l'Homme. Pendant une trentaine de minutes, elle a évoqué son départ forcé, exprimé sa colère vis-à-vis de la communauté internationale, réitéré sa volonté de se battre pour les femmes afghanes et de s'asseoir autour d'une table avec les talibans. Zarifa Ghafari est l'Invitée du samedi de LaLibre.be.
Vous avez vécu vingt ans sans les talibans. Etiez-vous consciente qu'ils pouvaient revenir ?
Les voir revenir, ça a été un choc, surtout vu la façon dont ce retour s'est produit. La communauté internationale était venue, avait expulsé les talibans du pouvoir après des années d'une guerre stupide et après de nombreux morts… puis elle a passé un accord avec eux. C'est inacceptable. Aujourd'hui - et c'est encore plus le cas lorsque je participe à un sommet comme celui de Genève sur les droits de l'Homme - je me dis que cette communauté internationale et que les ONG sont très bonnes pour parler. C'est la seule chose qu'elles font.
Vous êtes en colère vis-à-vis de la communauté internationale par rapport à l'accord de Doha approuvé à l'unanimité par le Conseil de sécurité de l'ONU ?
Disons que je ne leur donnerais pas un prix… Nous, le peuple afghan, nous nous sommes battus en première ligne, nous avons fait de nombreux efforts, nous avons versé notre sang, nous avons sacrifié nos rêves, nous avons servi notre pays. Et tout d'un coup, des gens débarquent et mettent tout ça en l'air. Je ne crois pas au mot "communauté internationale". Nous nous sentons abandonnés, discriminés, spécialement par rapport aux Ukrainiens. Je crois que personne ne comprend mieux la douleur des Ukrainiens que notre peuple. Mais quand les Afghans ont dû partir, de nombreux pays ont refusé de leur attribuer un visa. Ils ont fermé leurs frontières. Les gens ont été obligés de quitter leur pays parqués à bord d'avions comme s'ils étaient des animaux. En Ukraine, des bus ont été affrétés pour venir les chercher. Mon sang n'est pas différent de celui des Ukrainiens. C'est horrible et inhumain de voir cette différence de traitement. De même, ça fait plus de vingt ans que l'on fait du lobbying sur la scène internationale, en demandant des sanctions contre le Pakistan qui soutient le terrorisme dans mon pays. Il faut les sanctionner et personne n'écoute. Les Nations unies ont fait une déclaration récemment se désolant du fait que les femmes afghanes ne peuvent pas aller à l'école, alors qu'elles ont renvoyé les talibans au pouvoir ! Elles peuvent garder leur déclaration pour elles. La communauté internationale a vendu notre nation.

"Je sais que les talibans vont me tuer." C'est ce que vous avez déclaré avant de quitter votre pays. Vous n'aviez pas d'autre choix que de fuir ?
Je ne voulais pas partir mais je l'ai fait pour permettre à ma famille de fuir. Ils n'étaient pas prioritaires. Si je partais, ils pouvaient quitter le pays aussi. Après le décès de mon père, je me sens responsable vis-à-vis d'eux. J'ai perdu mon père à cause de mon travail, je ne veux pas que cela arrive à un autre de mes proches. Pour y arriver, nous avons dû nous cacher sur le chemin vers l'aéroport. J'avais acheté un hijab noir, j'ai mis un masque et un chapeau (elle sort son téléphone pour nous montrer la photo, NdlR). J'ai ensuite contacté l'adjoint de l'ambassadeur turc en Afghanistan, qui est un bon ami. Quelqu'un est venu nous chercher. Nous sommes passés par Islamabad, nous avions une escale de trente minutes là-bas. Vous imaginez bien que j'avais envie de "tuer" tout le monde. Pas les civils, mais les militaires. Ensuite, nous avons rejoint la Turquie, puis l'Allemagne. Ce départ a été horrible.
Votre père a été tué par les talibans ?
Oui, c'est ce que les forces du renseignement gouvernemental ont dit. Des talibans ont aussi posté des messages en ce sens sur les réseaux sociaux.
Comment supportez-vous cette pression ?
Je ne sais pas… Peut-être que Dieu m'aide beaucoup. Je le fais pour ma famille et mon peuple. Si je me suis présentée, c'est parce que je voulais changer les choses, changer la mentalité des hommes vis-à-vis des femmes, montrer que les femmes n'étaient pas juste là pour être dans une chambre ou à la cuisine. On peut faire tellement d'autres choses. Je voulais juste prouver la force des femmes, prouver qu'on pouvait faire mieux que les hommes.

Vous avez des nouvelles de vos proches restés en Afghanistan ?
Oui, de tous. J'étais à Kaboul le 26 février dernier pour une semaine. Je me suis occupée de mes organisations humanitaires. J'en ai profité pour distribuer des aides aux veuves, j'ai lancé un centre où les femmes peuvent suivre des cours de couture ou d'artisanat. Il y a aussi une maternité où les soins sont gratuits que j'ai pu enfin inaugurer officiellement…
Le régime savait que vous étiez là ?
J'avais posté des messages sur les réseaux sociaux pour dire que je n'étais pas là pour des raisons politiques… Ma mère ne voulait pas que j'y aille mais nous devons construire des ponts entre les gens. Si je peux aider à construire ces ponts, je le ferai. Je prendrai des risques. Tant que je serai en vie, je continuerai à me rendre en Afghanistan et à m'engager. Ce n'est pas facile mais je ne dois pas abandonner. Si j'ai une fille plus tard, je veux la regarder dans les yeux et lui dire : "Les droits dont tu bénéficies aujourd'hui, je me suis battue pour eux". J'ai eu peur en y allant, c'est normal. Mais il faut prendre des risques.
Etes-vous prête à rencontrer les talibans ?
Je suis prête à leur parler. On est obligés de s'asseoir à une table et discuter. Si on ne fait pas ça, une autre guerre civile éclatera et nous ne sommes pas prêts pour ça. Peu importe qui parle. Nous devons gérer cette situation par nous-mêmes sans la communauté internationale. Si j'ai l'opportunité de parler aux talibans, je le ferai. Je ne le ferai pas seule mais je n'ai pas peur d'eux.
Qu'est-ce que vous leur diriez ?
Je leur parlerais de l'islam. C'est la discussion la plus importante que je voudrais avoir avec eux. Je leur demanderais quelle branche de l'islam ils suivent. Je leur dirais qu'il n'y a aucune règle obligeant les femmes à faire ce qu'ils demandent. Et puis, je leur dirais qu'ils ne seront pas capables de gouverner le pays sans le soutien de 50 % de la population, c'est-à-dire les femmes. D'autant que les Afghanes ne sont plus les mêmes qu'à leur départ en 2001… Je ne suis qu'un petit exemple de la nouvelle génération. Imaginez s'ils avaient des millions de femmes comme moi devant eux. Ce serait trop dur pour les talibans. Ils ne gagneront pas s'ils nous ignorent.
