L'Iran "a découvert une forme de pouvoir", pendant que Donald Trump a utilisé "la stratégie du fou"
Trump menaçait de tout détruire. Il a finalement suspendu ses frappes à deux heures de l'expiration de son ultimatum. Derrière ce spectaculaire revirement se cache une réalité que les États-Unis n'avaient pas forcément anticipée.

- Publié le 08-04-2026 à 13h50
- Mis à jour le 08-04-2026 à 14h15

Après avoir menacé de "détruire l'Iran en une seule nuit", Donald Trump a finalement opéré un spectaculaire revirement. À une heure et demie de l'expiration de son ultimatum, le président américain a annoncé accepter un cessez-le-feu de deux semaines avec Téhéran.
Conclue sous médiation pakistanaise, cette trêve repose sur une condition clé : la réouverture du détroit d'Ormuz, passage stratégique pour le commerce mondial du pétrole. Une exigence acceptée par l'Iran, qui a toutefois précisé que cette ouverture resterait encadrée par ses forces armées.
Mais peu importe, Donald Trump revendique une "victoire totale", assurant avoir atteint ses objectifs militaires, tandis que Téhéran met en avant sa capacité à peser sur l'équilibre énergétique mondial.
Dans le même temps, des négociations doivent s'ouvrir à Islamabad pour tenter de transformer cette pause fragile en accord durable.
On est face à un compromis contraint, traité comme un succès, alors que pour l'instant, ce sont plutôt les Iraniens qui gagnent"
Un revirement américain sous pression
Le président américain a même salué sur Truth Social "un grand jour pour la paix mondiale" et affirme avoir reçu un plan de paix iranien en dix points qu'il juge "base viable" pour négocier.
Mais la réalité est plus complexe. Israël refuse d'intégrer le Liban dans la trêve. La question du nucléaire iranien reste totale et le contrôle du détroit d'Ormuz, que les États-Unis voulaient neutraliser, reste entre les mains de Téhéran.
Alors comment comprendre ce basculement de dernière minute, après des menaces aussi spectaculaires ? Pour le général Dominique Trinquand, expert en relations internationales et ancien chef pour la mission militaire française auprès de l'ONU, la séquence s'inscrit dans une logique bien connue : "la stratégie du fou". Autrement dit, une escalade verbale extrême pour mieux créer un rapport de force… avant de reculer.
"Donald Trump saisit une occasion pour avoir une porte de sortie", analyse-t-il. Mais derrière l'affichage d'une "victoire", la réalité serait bien différente : "On est face à un compromis contraint, traité comme un succès, alors que pour l'instant, ce sont plutôt les Iraniens qui gagnent. Trump espère simplement 'changer les termes de la négociation' une fois la pression retombée."
Raoul Delcorde, ambassadeur honoraire de Belgique et professeur de relations internationales à l'UCLouvain, pointe une autre explication, moins flatteuse pour Washington. "Il y a sans doute eu une pression de la communauté internationale l'état-major militaire. Détruire toutes les infrastructures iraniennes aurait nécessité des troupes au sol, ce qui est profondément impopulaire aux États-Unis. Trump est sur la défensive. Ce qu'il a obtenu est loin d'être satisfaisant, tant pour les États-Unis que pour Israël."
Trump peut très bien relancer les hostilités du jour au lendemain"
À quoi s'ajoutent les signaux économiques : voir le prix du pétrole qui s'effondre et les marchés qui soufflent dès l'annonce de la trêve.
Une "victoire" américaine très relative
Même prudence du côté de Peer de Jong, ancien colonel des troupes de marine et vice-président de l'institut Themiis dédié aux problématiques de paix et de sécurité. "Le résultat est ambigu. Les menaces américaines n'ont pas vraiment fait céder l'Iran." Pour lui, le cessez-le-feu ressemble davantage à une pause tactique qu'à un tournant stratégique.
Sur le plan militaire, le constat est encore plus sévère. "Il n'y a pas de résultat positif clair côté américain, estime-t-il. On est davantage dans un apaisement temporaire que dans une véritable victoire."
Au cœur de l'accord, un élément cristallise toutes les attentions : le détroit d'Ormuz. Sa réouverture a permis de débloquer la situation, mais elle reste sous contrôle iranien, ce qui constitue un point crucial.
Pour le colonel de Jong, la séquence est même révélatrice. "L'Iran a découvert une forme de pouvoir. Ormuz est déterminant pour le pétrole mondial. En jouant cette carte, Téhéran a immédiatement pesé sur les marchés, faisant fluctuer les prix du brut. Ce cessez-le-feu n'est pas un accord de paix, c'est une trêve, qui reste très fragile. D'ailleurs, ce n'est pas impensable que le conflit redémarre du jour au lendemain, le dispositif militaire américain reste offensif, reste sur place."
Pour sa part, le général Trinquand va plus loin : "les Iraniens ressortent plus forts. Ils conservent le contrôle du détroit et imposent leurs conditions, même temporairement. Ils contrôlent non seulement le détroit, mais imposent deux millions de dollars par navire qui passe."
Un renversement symbolique, alors que la liberté de navigation dans cette zone a toujours été un principe défendu côté américain.
D'ailleurs, si Trump a qualifié dans la foulée le plan iranien en dix points de "base viable" pour un accord définitif, ses propres conseillers sont beaucoup moins enthousiastes. Et pour cause : deux points essentiels semblent irréconciliables.
"Comment réconcilier le plan en quinze points américain avec celui en dix points iranien, quand les questions sensibles, à savoir l'uranium enrichi et la liberté de circulation à Ormuz, qui ne sont pas réglées, et tournées à l'avantage de l'Iran ?" interroge Raoul Delcorde.
En attendant, l'Iran est affaibli, isolé, fragilisé sur le plan matériel. Ormuz est leur seul levier. Ils n'en ont pas d'autre"
Le colonel de Jong pointe la même contradiction : "L'Iran dit qu'il continue l'enrichissement, les Américains disent le contraire. Les deux se disent gagnants, mais on ne voit pas du tout d'adéquation entre les deux visions."
Quinze jours pour un accord de paix ? Personne n'y croit vraiment
Vendredi, les négociations s'ouvrent donc à Islamabad sous médiation pakistanaise. Deux semaines pour bâtir un accord que quarante ans de diplomatie internationale n'ont pas produit.
Raoul Delcorde résume l'équation : "On ne négocie pas directement. Il faut passer par un médiateur, et l'Iran exige le retrait américain du Golfe, ce qui est irréaliste et dangereux pour les monarchies du Golfe." Et d'ajouter : "En attendant, l'Iran est affaibli, isolé, fragilisé sur le plan matériel. Ormuz est leur seul levier. Ils n'en ont pas d'autre."
Pour le général Trinquand, l'issue serait même déjà écrite à l'avance. "Je ne vois pas comment ça peut aboutir maintenant, ni après quinze jours. Ce cessez-le-feu est une parenthèse. On ne va pas vers un accord de paix."
Tous soulignent enfin un facteur déterminant : l'imprévisibilité de Donald Trump. "Il peut très bien relancer les hostilités du jour au lendemain", prévient Peer De Jong.
En attendant, le cessez-le-feu apparaît surtout comme un gel temporaire des tensions. Avec un risque réel : celui de voir le conflit repartir aussi vite qu'il s'est interrompu.
