L'Ordre des médecins ne sanctionne pas le docteur Colignon, adepte de l'Ivermectine, pour ses opinions dissidentes sur la gestion du Covid
Le médecin proche de la sphère complotiste avait été suspendu du droit d'exercer l'art médical pour deux ans en mai 2022.

- Publié le 27-05-2025 à 06h42

Au plus fort de la pandémie de Covid-19, alors que la Belgique vivait sous cloche au gré des confinements successifs, les débats sur la manière de contrer le virus ont viré à l'affrontement. On était "pour" ou "contre" les mesures décidées par les autorités à partir du 18 mars 2020. "Pour" ou "contre" l'imposition du masque ou du gel hydroalcoolique. "Pour" ou "contre" les "bulles" plus ou moins étroites de contacts sociaux. À partir de janvier 2021, alors que débutait la campagne de vaccination, la population s'est vite divisée entre "provax" et "antivax".
Ces lignes de fracture concernaient aussi le corps médical. Alors qu'on avançait à tâtons pour identifier un traitement susceptible de soigner le Covid-19, certains professionnels préconisaient une association d'hydroxychloroquine, d'Ivermectine, de zinc de vitamine D… – dont l'efficacité n'a jamais été prouvée scientifiquement. À l'époque, une infectiologue du CHU Saint-Pierre, le Dr Michèle Gérard, alertée par les prescriptions émanant d'un cabinet de Nivelles, avait signalé à l'Ordre des médecins "les conseils aberrants" diffusés sur le site du docteur Alain Colignon, chirurgien vasculaire (soins esthétiques), proche de la sphère complotiste.
Pas poursuivi pour sa pratique
En mai 2022, le Conseil provincial du Hainaut de l'Ordre des médecins infligeait deux ans de suspension au médecin. L'instance lui reprochait d'avoir usé de son crédit scientifique et de son autorité médicale pour diffuser, à de multiples reprises "des opinions douteuses, des thèses non suffisamment étayées et des pratiques médicales qui ne cadrent pas avec les connaissances scientifiques actuelles généralement admises". Et d'avoir adopté "un comportement dangereux pour ses patients".
Le docteur Colignon, qui exerce aujourd'hui à Bruxelles, a fait appel. Le conseil d'appel d'expression française de l'Ordre des médecins vient de rendre sa décision. Il recadre d'abord les griefs retenus. Le médecin n'est pas poursuivi pour sa pratique médicale, "mais pour avoir diffusé publiquement, à tort ou à raison, toute une série d'opinions et de thèses sur la gestion du Covid contraires à de nombreuses thèses scientifiques ou aux décisions du gouvernement".
Le débat ne porte pas sur le fond des arguments développés par le docteur Colignon mais sur sa liberté de les exprimer.
Pas nécessaire de le censurer
Première précision : les opinions sur la santé publique, qui relèvent de l'intérêt général, bénéficient d'une liberté d'expression renforcée, selon la Cour européenne des droits de l'homme. Pour brider la liberté d'expression du docteur Colignon, il ne suffit pas de constater que ses propos vont à contrecourant, mais de démontrer que les limites assignées à sa liberté d'expression sont "nécessaires et proportionnées" pour protéger la santé publique, insiste le conseil d'appel.
Quand le docteur Colignon vantait le traitement à base d'Ivermectine pour soigner le Covid, il n'existait pas de médicaments contre le coronavirus. Il ne s'agissait donc pas de substituer un traitement à un autre qui aurait fait ses preuves, raisonne le conseil d'appel. Dans ces conditions, "la préservation de la santé publique n'exigeait pas d'empêcher le docteur Colignon de s'exprimer à ce sujet en faisant notamment état de l'évolution positive de sa propre patientèle traitée avec cette association de médicaments".
Pour le conseil d'appel, il n'est pas démontré qu'il soit nécessaire, pour préserver la santé publique, de censurer le docteur Colignon. Cela risquerait de mettre fin à tout débat "en laissant ses thèses se répandre de façon souterraine sur la toile", sans réponse.
Un risque d'alimenter les idées complotistes
Le même raisonnement est appliqué pour les positions au vitriol prises par le médecin contre la vaccination anti-Covid, qui ont pu contribuer à l'entraver. "Le fait de brider l'expression des conceptions du docteur Colignon et d'empêcher tout débat sur ses objections, correctes ou non, est peut-être susceptible aussi d'alimenter les idées complotistes de ceux qui pourraient croire qu'on veut faire taire les voix dissidentes", argumente la décision. La santé publique a peut-être plus à gagner en maintenant un débat transparent sur la vaccination, plutôt qu'en muselant les opposants, ajoute le conseil d'appel.
Rien n'empêche les autorités politiques ou ordinales de critiquer ses arguments sur base de faits et d'études et de mener des campagnes d'information pour défendre leurs positions. D'autant que les idées qu'il développe "s'apparentent à des jugements de valeur". Le médecin ne peut donc pas être pénalisé déontologiquement pour ses prises de position sur la gestion du Covid, juge l'instance disciplinaire.
Une suspension temporaire de deux mois
Reste que le débat doit se tenir dans le cadre d'un dialogue respectueux. Et sur ce point, le docteur Colignon est loin d'être irréprochable. Le Conseil de l'Ordre a épinglé un florilège de propos virulents à l'égard de confrères – dont certains avaient été choisis comme experts par le gouvernement -, qu'il n'hésite pas à insulter. Exemple : "Je ne crois ni en Van Ranst, Van Laethem ou Van Gucht, vétérinaire qui n'a jamais vu un chien ou une vache de sa vie". Il a également proféré des allégations graves à l'encontre du président de l'Ordre des médecins, Benoît Dejemeppe.
Ces propos dénigrants et injurieux exprimés de façon répétée pour défendre ses opinions sur la gestion du Covid constituent un manquement à l'honneur et à la dignité de la fonction de médecin. Pour ces faits, Alain Colignon écope d'une suspension temporaire du droit d'exercer sa profession de médecin pendant deux mois.
