Le temps que le médecin passe avec son patient doit avoir une valeur

En médecine, il n'y a pas que les actes techniques (rentables mais parfois inutiles) qui importent, le temps et les actes intellectuels doivent aussi compter. D'autres solutions que celles proposées par le ministre Vandenbroucke existent.

médecin généraliste
Selon l'auteur, la réalité d’un médecin qui pratique une médecine basée sur l’écoute du patient et la compréhension de ses difficultés n’est jamais évoquée dans les exemples que le ministre donne dans la presse. ©PHILETDOM - Fotolia

Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

Une opinion de Philippe Violon, neurologue, spécialiste du TDAH chez l'adulte

Monsieur le Ministre de la santé,

Je n'appartiens à aucun syndicat médical, je ne suis encarté dans aucun parti, je ne fais pas partie des médecins que vous conspuez et qui gagnent selon vous des centaines de milliers d'euros par an. Pourtant, je ferai grève ce lundi 7 juillet.

Je suis neurologue et j'ai la chance d'exercer un métier passionnant : je prends en charge des patients adultes souffrant d'un Trouble du Déficit de l'Attention (TDAH).

Après avoir exercé pendant plus de 20 ans dans le réseau public bruxellois, dont une partie en tant que chef de service, j'ai décidé de m'"hyper-spécialiser" après un master complémentaire sur les troubles du déficit de l'attention.

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Mes consultations durent 45 minutes parce que, comme le souligne la littérature scientifique, le TDAH chez l'adulte est un trouble complexe avec de nombreuses comorbidités et au coût social et personnel énorme.

Je bénéficie du même code INAMI qu'un neurologue généraliste donc les durées de consultation à l'hôpital, où la rentabilité est devenue la règle de conduite, sont de 20, 25 ou 30 minutes. Je demande généralement un supplément d'honoraires d'une quarantaine d'euros. J'estime néanmoins que la médecine doit être accessible à tous et c'est pourquoi, de manière spontanée, je réduis ce supplément quand des patients ont de faibles revenus. Il m'arrive régulièrement de le supprimer, quand les patients n'en ont pas les moyens, même lorsqu'ils ne sont pas BIM.

Médecine sociale

Tout ceci est possible parce que certains patients plus aisés sont capables de payer un supplément de 30 ou 40 d'euros. Comme vous le voyez, on est loin des exemples que vous aimez citer dans les médias sur les milliers d'euros demandés pour un accouchement ou une appendicite.

Mon tarif horaire reste, par ailleurs, beaucoup moins cher que n'importe quel corps de métier spécialisé parmi lesquels les avocats, comptables,… Et je n'ai pas attendu d'instructions de mon ministre pour pratiquer une médecine sociale.

Tout ceci en tenant compte que sont à ma charge la location des locaux, la secrétaire, l'assurance professionnelle, la plateforme informatique de prescription et facturation,… Mais aussi les demandes administratives diverses des patients, les prolongations de prescriptions, les appels téléphoniques, les échanges de mail qui ne bénéficient d'aucun code Inami associé et qui correspondent à une facturation de zéro euro mais un travail considérable. Du travail sans valeur probablement.

guillement

Passer du temps à discuter et échanger demande une dépense d'énergie considérable, bien plus que de faire passer un patient sous 10 machines.

La réalité d'un médecin qui pratique une médecine basée sur l'écoute du patient et la compréhension de ses difficultés, sans utiliser d'actes techniques, rentables mais inutiles n'est jamais évoquée dans les exemples que vous donnez dans la presse.

C'est celle d'une pratique médicale qui prend du temps, basée sur ce qu'on appelle l'acte intellectuel, le fait de réfléchir et échanger avec le patient. Et qui n'a en termes de facturation INAMI, aucune reconnaissance. Même si une révision de la valeur des actes intellectuels nous est promise depuis des années.

Mais c'est aussi celle de nombreux de mes consœurs et confrères qui dans bien d'autres spécialités sans (ou avec peu) acte technique, sans examen complémentaire, se battent pour que le temps ait une valeur.

Méconnaissance de la réalité

Si votre projet de loi passe, cela montrera définitivement qu'il existe une absence totale de connaissance du terrain et de la réalité médicale. Dans une médecine basée sur l'acte intellectuel :

- Une consultation de 45 minutes qui peut être facturée 75 euros au tarif conventionné représente en fait, en tenant compte du travail administratif et pluridisciplinaire associé, une heure de travail, soit un tarif horaire de 75 euros.

- Si vous en retirez les divers coûts cités ci-dessus (locaux, secrétariat, assurances, informatique,…) et les diverses taxes et impôts (je n'ai pas de société), il ne reste plus grand-chose. Sachant qu'il arrive de plus en plus souvent que des patients qui ont confirmé des rendez-vous ne se présentent pas en consultation.

- Passer du temps à discuter et échanger demande une dépense d'énergie considérable, bien plus que de faire passer un patient sous 10 machines. Nous sommes donc limités dans le nombre de patients vus par jour.

- Les délais d'attente sont de 3 ans pour un nouveau patient, par manque de spécialistes et d'hyper-spécialistes… qui n'intéressent que peu les hôpitaux puisque l'acte intellectuel ne vaut pas grand-chose et n'a aucune rentabilité.

Le sens de l'écoute, la clé d'une réforme

Limiter les suppléments en consultations, cela signifiera concrètement pour les patients :

- Une réduction de la durée de consultation et de la qualité de la pratique ;

- Ne plus pouvoir faire bénéficier aucun patient, sauf BIM, d'un abandon ou réduction du supplément.

- Associer toute demande supplémentaire par mail, téléphone,… à une nouvelle consultation. Il n'y aura plus aucun "service" administratif ou discussion par e-mail "gratuit".

- Une aggravation des délais de consultation, déjà monstrueux.

Des patients souffrant de problèmes complexes

Faire passer ce projet de loi, signifiera en ce qui me concerne :

- La prise possible de ma retraite avant l'heure alors que j'adore mon métier et mes patients, pour me consacrer à l'écriture et à mon potager.

- Si je maintiens mon activité, des rythmes de consultation ingérables.

- Une éventuelle expatriation dans un pays limitrophe qui n'a pas encore décidé d'appliquer une médecine étatique à l'anglaise.

Appliquer des suppléments d'honoraires n'est pas une attitude de médecin âpre au gain.

C'est une attitude de médecin qui désire consacrer suffisamment de temps à des patients qui souffrent de problèmes complexes et ont besoin d'autre chose qu'une prescription.

C'est une attitude de médecin qui désire faire payer le prix juste à des patients qui le peuvent, pour rendre la consultation accessible à ceux qui ne peuvent pas payer.

Le projet de loi sur la médecine libérale rompt un équilibre déjà fragile

C'est une attitude de médecin qui doit faire face à une nomenclature qui méprise l'acte intellectuel et ne s'intéresse pas à la qualité de la pratique.

C'est une attitude d'indépendant surtaxé dans un des pays les plus taxés au monde.

C'est une attitude de spécialiste qui passe des dizaines de jours chaque année à se former, à ses frais, aux bonnes et dernières pratiques médicales.

C'est l'attitude d'un médecin qui respecte les recommandations internationales et ne fait pas la course aux examens techniques inutiles mais rentables (c'est vrai aussi dans certains hôpitaux).

Par ailleurs, réduire les suppléments d'honoraires n'améliorera en rien l'état financier de la sécurité sociale puisque les suppléments d'honoraires ne coûtent rien à la société.

Et n'améliorera en rien l'accès à la médecin, comme j'ai tenté de le démontrer.

Et le remboursement de certains médicaments ?

Par ailleurs, si comme vous le clamez, vous voulez rendre la médecine plus abordable, accordez le remboursement de certains médicaments que la Belgique est un des seuls pays d'Europe à ne pas prendre en charge. C'est le cas des traitements du TDAH, remboursés chez tous nos voisins européens, y compris dans des pays au PIB nettement inférieur à celui de la Belgique.

En Belgique, au-delà de 18 ans, rien ! Avec des coûts de traitements atteignant parfois les 100 euros par mois, à charge totale du patient.

Les dogmes ne remplacent pas la réalité.

Vous voulez une médecine de qualité, accessible et réaliser dans le même temps des économies dans les soins de santé ? Les solutions sont multiples mais en tout cas pas celles que vous proposez.

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