"L'Allemagne fait peur", "Trump tue le business" : le CEO de John Cockerill dévoile sa vision en parallèle des solides résultats
Le groupe liégeois John Cockerill s'était montré discret ces derniers temps. Et il arrive avec du solide. Dans les chiffres comme dans les mots.

- Publié le 22-04-2026 à 18h10
- Mis à jour le 23-04-2026 à 11h59

Il ne cache pas son plaisir de retrouver la barre de son entreprise, Jean-Luc Maurange, après avoir fait un pas de côté temporaire pour des raisons personnelles. L'homme, calme mais franc, présente les solides résultats de John Cockerill (basé à Seraing, près de Liège), qui "bénéficie" des tensions internationales et de l'éveil européen en matière de défense pour établir un double record.
D'emblée, le dirigeant, qui a repris sa place de CEO depuis quatre mois, a replacé les résultats du groupe dans un contexte plus large, celui du retour en force des enjeux de souveraineté. "L'indépendance a de l'importance. Cela n'a pas toujours été le cas", a-t-il observé. Longtemps, John Cockerill était surtout regardé "avec intérêt pour l'activité renouvelable", alors que "la défense n'était pas au sommet de l'agenda", lâche-t-il. "Mais le contexte a changé." Et John Cockerill récolte les fruits de son travail.
La France fait grimper l'effectif total
John Cockerill compte aujourd'hui "8 000 personnes, dont 1 600 en Belgique".
Le groupe affiche une présence internationale étendue : en Inde, au Brésil, aux États-Unis, en Chine, au Maroc, mais aussi à Singapour, au Brunei, en Irak, en Ouzbékistan, en Nouvelle-Calédonie, en Arabie saoudite ou encore à Dubaï.
Le rachat d'Arquus en France a quant à lui profondément changé l'échelle du groupe. "À travers le rachat d'Arquus, notre effectif a doublé en France", a expliqué Jean-Luc Maurange.
Frédéric Lemaître, le CFO, a détaillé les performances financières du groupe. Premier record : "le cap symbolique des 2 milliards d'euros de commandes". Deuxième record : le chiffre d'affaires atteint "1,6 milliard d'euros", en progression continue depuis 2021. L'Ebitda s'établit à "49 millions d'euros".

La défense, le nerf de la guerre
Sur la défense, à l'origine de près de 50 % des recettes du groupe, Jean-Luc Maurange a mis en avant deux succès majeurs.
Le premier concerne la tourelle 3105. "La tourelle 3105 montée sur Leopard a été testée par l'armée ukrainienne avec beaucoup de succès, et les Ukrainiens ont décidé d'acheter 30 tourelles supplémentaires il y a une semaine", a-t-il déclaré.
Le second est lié, justement, à Arquus. "On a eu la commande du siècle de 7 000 camions pour l'armée de terre française, avec Daimler Benz. Ce contrat fait 2,2 milliards d'euros (d'ici à 2033, NdlR)", a expliqué le CEO.
"La peur de la Chine pousse l'Inde à se doter rapidement d'équipements militaires".
Jean-Luc Maurange a aussi rappelé que les tourelles sont également livrées en Inde. "C'est un énorme marché", confronté à ses tensions avec le Pakistan et à "sa peur de la Chine, ce qui pousse ce gigantesque pays à se doter rapidement d'équipements militaires".

John Cockerill s'inscrit aussi dans l'ensemble du programme Scorpion, pour moderniser l'armée française.
Selon le CEO, les difficultés du programme de char du futur entre la France et l'Allemagne ouvrent d'ailleurs une fenêtre d'opportunité. "L'accord sur le char du futur entre l'Allemagne et la France ne se passe pas bien. Mais que fait-on entre-temps ? Le char Leclerc arrive en fin de vie, et les chars allemands aussi. Il est important que les pays européens aient une solution." Le CEO se positionne sur l'équipement de blindés plus légers que les chars, capables de faire de l'artillerie et d'être transportables par avion.
"On ne participe pas au projet de char du futur. On ne veut pas être l'enfant d'un couple divorcé, à savoir l'Allemagne et la France, qui ne s'entendent pas non plus sur le SCAF"
"On ne participe pas au projet de char du futur. On ne veut pas être l'enfant d'un couple divorcé, à savoir l'Allemagne et la France, qui ne s'entendent pas non plus sur le SCAF (projet d'avion de combat du futur, NdlR)", lance-t-il à ce propos. "On trace notre voie. Il y a un autre chemin que celui du char, avec une puissance de feu qui correspond aux besoins, notamment en Ukraine."
Le directeur financier a aussi replacé la défense dans le contexte mondial : "Nous sommes dans un monde de conflit", avec "2 700 milliards de dollars de dépenses militaires dans le monde". Les opportunités sont là.
Concernant la "consolidation" dans le secteur, à savoir la tendance des gros groupes à avaler les plus petits, le dirigeant se montre confiant en la taille de son entreprise.
"Si la consolidation se fait, elle se fera en dehors de l'Allemagne, car Rheinmetall fait peur. L'Allemagne fait peur à tout le monde. Mais acheter Arquus avait justement du sens dans ce cadre pour John Cockerill", précise-t-il.

L'hydrogène, le secteur en peine
Le contraste est particulièrement visible avec les activités liées à l'hydrogène. "La partie hydrogène perd 50 millions d'euros", a reconnu Frédéric Lemaître, tout en précisant qu'elle continue à enregistrer des commandes et à nécessiter des investissements importants.
"La filière progresse, mais pas suffisamment en Europe par rapport aux promesses", regrette le CEO, sans enterrer le domaine. "Il y a des projets en Inde, au Moyen-Orient, en Égypte, en Chine, au Canada et en Europe du Nord. L'hydrogène a besoin d'énergie renouvelable et d'électricité pas chère pour être produit", rappelle-t-il.
"Beaucoup se sont aventurés dans le monde de l'hydrogène, mais beaucoup d'acteurs ont disparu ou pourraient disparaître, car il faut de l'expertise. Ce que nous avons", a-t-il asséné.
Trump le trublion
John Cockerill n'a pas hésité à afficher la photo de Donald Trump et de son "tableau de droits de douane réciproques" qu'il exhibait en avril 2025.

"Ses tarifs ont incité certains industriels à produire plus localement, mais pas autant qu'espéré", lance-t-il, alors que John Cockerill a des filiales aux États-Unis et n'est donc pas soumis aux taxes à l'exportation depuis la Belgique. Et concernant l'hydrogène et le renouvelable, "Trump a totalement tué le secteur aux États-Unis, c'est clair", regrette-t-il, précisant devoir revendre une usine à Houston.
"Que ce soit la guerre menée par Poutine ou celle menée par Trump, la grande perdante, c'est l'Europe. Pour les États-Unis, c'est bon pour le business"
Mais plus largement, il voit dans la posture américaine vis-à-vis de l'Otan un électrochoc pour l'Europe, qui peut avoir des répercussions positives pour son entreprise. "Un certain nombre de pays comprennent enfin qu'il faut être capables de se défendre", a-t-il expliqué.
"Il est temps que l'Europe soit plus autonome pour ne pas dépendre des positions de quelqu'un comme Donald Trump. Et que ce soit la guerre menée par Poutine ou celle menée par Trump, la grande perdante, c'est l'Europe. C'est elle qui est affaiblie. Pour les États-Unis, c'est bon pour le business. Ils vendent des armes et du gaz", lance-t-il.
Le Moyen-Orient : un risque mais aussi des perspectives d'activité
Si la guerre au Moyen-Orient a mis sur pause des projets, le CEO estime que la demande en matière de défense contrebalancera les pertes. "Même les Émirats, qui se pensaient à l'abri, sont concernés et ne sont pas immunisés contre cet environnement", relève-t-il.
"Même les Émirats, qui se pensaient à l'abri, sont concernés et ne sont pas immunisés contre cet environnement."
Il anticipe aussi une hausse de l'activité liée aux dommages subis par les infrastructures énergétiques. "Il va y avoir énormément d'activité, et des unités de production de gaz, dont au Qatar, qui sont ciblées et qu'il faudra réparer. On n'est pas en première ligne mais il sera possible de se positionner", a-t-il expliqué.
Micro en main, le CEO lâche une perspective, assez confiant : "Nous pourrons atteindre 3 milliards de commandes rapidement. Et le chiffre d'affaires 2026 pourrait dépasser les 2 milliards d'euros". Rien que ça.