Après la démission de Sébastien Lecornu, "deux scénarios semblent possibles": "Emmanuel Macron se montre réticent face à l'une des deux options"
Après avoir présenté son gouvernement dimanche soir, Sébastien Lecornu a remis sa démission à Emmanuel Macron douze heures plus tard. Un séisme politique inédit sous la Ve République, qui illustre l'impasse du macronisme et la fragmentation du paysage politique français.

- Publié le 06-10-2025 à 14h00
- Mis à jour le 06-10-2025 à 19h17

La crise politique s'aggrave encore un peu plus chez nos voisins français. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a remis sa démission à Emmanuel Macron ce lundi matin, face à l'impossibilité de composer une équipe fidèle aux équilibres voulus entre macronistes, centristes et Républicains.
Soit douze heures après avoir été installé. Un coup de tonnerre politique sans précédent sous la Ve République, qui laisse le chef de l'État plus isolé que jamais.
Sébastien Lecornu justifie sa démission par trois blocages politiques majeurs. D'abord, il déplore que les partis n'aient pas compris sa volonté de gouverner sans recourir au 49.3, symbole selon lui d'un vrai changement de méthode.
Ensuite, il a critiqué les formations politiques qui continuent de se comporter "comme si elles détenaient la majorité absolue", empêchant tout compromis à l'Assemblée nationale.
Enfin, il accuse certains responsables de faire passer leurs intérêts partisans et les calculs liés à la prochaine présidentielle avant l'intérêt du pays, ce qui aurait rendu impossible la constitution de son gouvernement.
Cette démission éclair, après la dissolution de juin 2024 et les revers successifs de Michel Barnier et François Bayrou, consacre un tournant inédit : la France semble devenue ingouvernable.
C'est un fait majeur et inédit dans l'histoire de la Ve République. Et c'est aussi l'enlisement d'une situation de crise profonde qui touche les institutions françaises"
Un fait inédit sous la Ve République
"Il n'y a pas d'autre exemple d'une période aussi brève entre la formation d'un gouvernement et sa démission, souligne Benjamin Biard, politologue au Crisp. Ce à quoi on assiste aujourd'hui, c'est à l'enlisement d'une situation de crise profonde qui touche les institutions françaises. C'est un fait majeur et inédit dans l'histoire de la Ve République."
Selon lui, cet épisode s'inscrit dans une séquence politique d'une rare intensité. Et le premier élément à rappeler, c'est l'origine de cette crise, déclenchée dès la soirée des élections européennes, lorsqu'Emmanuel Macron a choisi de dissoudre l'Assemblée nationale. "Cette décision a plongé la France dans une fragilité institutionnelle dont on voit aujourd'hui très difficilement l'issue."
Quant aux perspectives, le politologue Pierre Vercauteren (UCLouvain) préfère rester prudent.
"À ce stade, deux scénarios semblent possibles : soit la convocation de nouvelles élections législatives, soit — hypothèse beaucoup plus lourde — une démission du président lui-même. Mais Emmanuel Macron conserve une légitimité issue de son élection au suffrage universel direct, ce qui rend cette dernière option peu probable. D'ailleurs, il s'est lui-même toujours montré réticent face à cette possibilité", explique-t-il.
À un moment donné, la pression politique pourrait devenir telle qu'un retour aux urnes ne sera plus inenvisageable"
D'ailleurs, depuis juillet, l'organisation de nouvelles élections législatives est juridiquement possible, et plusieurs états-majors s'y préparent déjà. Le Rassemblement national a par exemple constitué une liste de candidats prêts à repartir en campagne, le Parti socialiste s'y prépare aussi. "À un moment donné, la pression politique pourrait devenir telle qu'un retour aux urnes ne sera plus inenvisageable", ajoute-t-il.
Entre crise institutionnelle, effritement du macronisme et fragmentation du paysage politique, faut-il y voir un essoufflement profond du système français ? "On est bien au-delà d'un simple épisode de chaos politique, estime Benjamin Biard. Ce que révèle la séquence actuelle, c'est une véritable crise institutionnelle. Le modèle de la Ve République, fondé sur un pouvoir présidentiel fort et centralisé, montre aujourd'hui ses limites."
Cette crise dépasse en effet la seule question de la dissolution. On voit de plus en plus apparaître les failles d'un système pensé pour fonctionner dans un paysage dominé par deux grands partis.
Paralysie budgétaire, perte de confiance et montée des extrêmes
Or, la vie politique française est désormais marquée par une multiplication des formations partisanes et une fragmentation extrême. Et ces partis n'ont pas la culture du compromis, contrairement à ce qu'on observe dans des systèmes comme la Belgique ou la Suisse. Résultat : la France peine à sortir la tête de l'eau sur les grandes orientations politiques.
"Ce que l'on observe aujourd'hui, c'est que la culture politique française devient en elle-même un handicap, estime Vercauteren. La Ve République repose sur une logique majoritaire, presque verticale, qui valorise la concentration du pouvoir plutôt que la recherche du compromis. Or, dans un paysage aussi fragmenté qu'aujourd'hui, cette approche montre toutes ses limites."
Benjamin Biard établit un contraste avec le modèle belge :
"En Belgique, la culture du consensus fait partie de l'ADN politique. Le pays a appris à s'accommoder de longues périodes de crise : même un gouvernement en affaires courantes peut prendre des décisions importantes, comme la participation à une opération militaire, ce fut le cas lors de la guerre en Libye. Les Belges ont développé une habitude presque instinctive à se mettre autour de la table pour négocier. En France, c'est tout l'inverse : l'incapacité à composer est devenue une faiblesse structurelle du système."
Alors que la France doit impérativement adopter un budget avant la fin de l'année et que la situation économique demeure fragile, les répercussions politiques de cette démission éclair pourraient être considérables. Entre paralysie budgétaire, perte de confiance démocratique et montée des extrêmes, les risques sont multiples et touchent à la fois les institutions, l'économie et le climat social.
"On peut s'attendre à une aggravation de la crise de la démocratie représentative. La légitimité des décideurs et des représentants de la démocratie française semble s'éroder de plus en plus, estime le politologue. On s'attend à un taux d'abstention record si de nouvelles élections devaient avoir lieu. Cette défiance généralisée nourrit mécaniquement la montée des extrêmes, et cette séquence politique y contribue clairement."
Sur le plan politique, le Rassemblement national pourrait également tirer profit de ce chaos. "Le RN est aujourd'hui le parti le mieux placé pour capitaliser sur cette situation, même s'il n'est pas le seul. La France insoumise tente également de se démarquer. Mais le RN, en pleine dynamique de croissance depuis les européennes de 2024, reste le principal bénéficiaire. Beaucoup doutaient alors de la stature de Jordan Bardella, mais il a tenu un score honorable. Le front républicain avait joué son rôle à l'époque — rien ne dit qu'il tiendrait encore aujourd'hui."
