Mort de Ratko Mladic, le général génocidaire de la guerre de Bosnie
L'ancien chef militaire des Serbes de Bosnie, condamné à perpétuité par la justice internationale, notamment pour le massacre de Srebrenica en 1995, est mort jeudi en détention, à La Haye.
- Publié le 27-08-2026 à 14h56
- Mis à jour le 27-08-2026 à 17h59

Si un des acteurs de la guerre yougoslave personnifiait la campagne de purification ethnique, c'est bien Ratko Mladic, le général serbo-bosniaque. Condamné en 2017 pour génocide, crimes contre l'humanité et violations des lois de la guerre par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) de La Haye, il est décédé ce jeudi, à l'âge de 84 ans, dans un centre de détention des Nations unies situé dans la capitale des Pays-Bas.
Ce fils de paysan serbe, formé à l'école de l'armée yougoslave, portait sur ses épaules la (co)responsabilité des pires atrocités commises pendant le conflit qui s'étira entre 1991 et 1995. Les Bosniaques sont hantés par le siège de Sarajevo et les massacres de Srebrenica. La communauté internationale, qui peut aussi avoir la mémoire longue, se souvient qu'il fut en 1995 à la base de la capture de 200 observateurs non armés de l'Onu, attachés à des poteaux d'électricité ou séquestrés en guise de représailles contre des frappes aériennes de l'Otan. S'attaquer aux civils, frapper les innocents, terroriser… tel était le leitmotiv du chef de l'état-major de l'armée des Serbes de Bosnie (VRS), qui un jour réclama à ses paysans artilleurs qui bombardaient Sarajevo : "Tirez, tirez leur dessus jusqu'à leur faire exploser la cervelle."
L'armée pour seul horizon
Mladic est né en pleine Second Guerre mondiale, le 12 mars 1942, dans les montagnes arides qui surplombent la ville de Mostar, en Bosnie-Herzégovine. Son village natal est proche de Kalinovik, un univers de rocaille, où il fait torride l'été et froid l'hiver. Dès son plus jeune âge, après l'assassinat de son père par les oustachis pro nazis, Mladic entretient une haine tenace à l'égard des Croates et des Allemands.
Que faire quand on n'a rien, sinon s'enrôler dans l'armée ? Mladic entre dans l'armée yougoslave (JNA) à l'âge de 14 ans. Formé à l'académie de Belgrade, il apprend la discipline, l'esprit de corps et le respect du yougoslavisme. Il monte rapidement les échelons. On le voit dans un régiment en Macédoine, puis au Kosovo en janvier 1991. Six mois plus tard, alors que les revendications nationales des Slovènes et des Croates font éclater la fédération yougoslave, il est muté à Knin, le fief des Serbes de Croatie. Ces derniers sont engagés dans une confrontation avec la police croate. Ratko Mladic organise leur rébellion et "purifie" l'arrière-pays dalmate. En quelques mois, sa réputation est faite. Il est promu en octobre 1991 au rang de général de brigade. La guerre bascule dans la république voisine de Bosnie. Le 24 avril 1992, deux semaines après la reconnaissance de la Bosnie par la Communauté économique européenne (CEE, future Union européenne) Ratko Mladic est nommé numéro deux de la JNA à Sarajevo.
Nettoyage ethnique
Le 12 mai suivant, le président de la République de Serbie, Slobodan Milosevic, le choisit personnellement pour diriger les forces serbo-bosniaques en Bosnie (VRS), un poste qu'il ne quittera, sous la pression internationale, qu'à la fin de 1996. Ratko Mladic se révèle un combattant redoutable et sans scrupule. En quelques mois, l'armée serbo-bosniaque conquiert 70 % du territoire de la Bosnie. Des dizaines de milliers de civils sont expulsés, battus ou tués.
Ratko Mladic applique les six objectifs stratégiques qui ont été définis, le 12 mai 1992, par le président de la toute nouvelle République serbe de Bosnie, Radovan Karadzic, lors de la 16e session de l'Assemblée des Serbes de Bosnie. Il faut notamment ouvrir des couloirs entre toutes les populations serbes vivant en Bosnie et en Croatie, mais aussi diviser Sarajevo en deux zones, serbe et musulmane, et ménager un accès à la mer pour la république serbe.
Commence une impitoyable purification ethnique, appuyée par des mercenaires venus de Serbie. D'abord, il y a des pressions, des lettres menaçantes glissées sous les portes. Ensuite, les maires et intellectuels sont arrêtés et déportés. Enfin, il y a le passage à l'acte. Des milliers de civils sont chassés ou assassinés. De janvier à mars 1993, affirme le TPIY dans son acte d'accusation, les troupes commandées par Mladic s'attaquent aux Musulmans vivant à l'est de la Bosnie, notamment à Cerska. Les habitants fuient vers les villes, comme Srebrenica et Zepa, que la VRS assiège aussitôt. Ratko Mladic applique à la lettre le précepte nationaliste : "Là où il y a une église serbe, c'est une terre serbe." Peu lui importe que les Musulmans soient majoritaires dans bon nombre de villes de l'est de la Bosnie. Ceux-ci sont tués ; les femmes sont violées ; des corps sont jetés par-delà les ponts, comme à Visegrad, ville célébrée par le prix Nobel de littérature Ivo Andric dans son roman Le pont sur la Drina.
Procédurier, arrogant, théâtral
Victorieux, Ratko Mladic se révèle être un négociateur procédurier et arrogant avec les délégations bosniaque et internationales qui tentent d'aboutir avec lui à de dérisoires cessez-le-feu au cours des années qui suivent. "Mladic considérait notre délégation avec beaucoup de mépris. Je l'ai souvent vu ivre et vêtu d'un gilet en peau de mouton", raconte le général Jovan Divjak, un Serbe comme lui, mais qui avait décidé de rester dans Sarajevo pour la défendre. Mladic ne supportait pas la vue de Divjak qu'il considérait comme un traître à la cause serbe. "C'était un homme qui cherchait toujours à prendre le dessus. Il était très théâtral", explique le général belge Francis Briquemont, qui dirigea de juillet 1993 à janvier 1994 les forces de l'Onu en Bosnie.
Francis Briquemont, qui est gaumais, sait, en fantassin, parler à Mladic. Il réussit à faire avaliser par lui le retrait serbe des crêtes du mont Igman, qui dominaient Sarajevo. Ratko Mladic est furieux mais l'invite à visiter son village natal. Il lui parle de son enfance, de sa mère et de sa fille, Ana, qui s'est suicidée quelques semaines auparavant. Ratko Mladic est très respecté par ses hommes. Il est autoritaire mais sait boire avec eux jusqu'à des heures tardives. Ils boivent à la Serbie, à ses défaites, à ses héros. "Mladic semblait fasciné par l'idée de la chute de Sarajevo. Il disait qu'il entrerait dans la ville sur un cheval blanc pour contrôler la reddition de notre armée", se souvient Jovan Divjak. 1995 sera l'année de sa chute.

1995, l'année noire
Bien sûr, il y eut le massacre de Srebrenica. Ratko Mladic en contrôla tous les aspects. Il négocia l'approvisionnement en fuel des autobus qui allaient emmener femmes et enfants d'un côté, hommes condamnés de l'autre. Dans l'enclave contrôlée par ses troupes, 8372 hommes et adolescents bosniaques furent assassinés. C'est le pire massacre commis en Europe depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.
Quand Ratko Mladic parvint auprès des casques bleus néerlandais, qui avaient échoué à protéger la population civile de l'enclave, il leur serra ostensiblement la main devant les caméras de la télévision serbo-bosniaque, et leur offrit un verre.
Mais après vinrent la contre-offensive croato-musulmane en Bosnie, les frappes de l'Otan contre les forces serbes, puis la chute de Knin, théâtre de ses premiers exploits. Signés en décembre 1995 par les chefs d'Etat serbe Milosevic, croate Tudjman et bosniaque Izetbegovic, sous l'égide de la communauté internationale, les accords de Dayton mettent fin à la guerre en Bosnie-Herzégovine.
Longue cavale, long procès
Ratko Mladic s'efface discrètement. Pendant longtemps, il n'eut pas à rendre de comptes des crimes commis en Bosnie. "En 1993, je lui parlais déjà du Tribunal pénal international qui venait d'être créé à La Haye", dit le général Briquemont. "Mais il ne réagissait pas". Dès 1995 pourtant, Mladic avait été inculpé par le TPIY des crimes pour lesquels il fut condamné vingt-deux ans plus tard.
On dit qu'il se réfugia un temps dans le bunker souterrain du complexe militaire de Han Pijesak. D'autres le virent régulièrement à Belgrade, où l'armée continuait à lui payer sa solde. Il assistait à des matches de football, dînait dans des restaurants de luxe. Mladic est l'homme le plus recherché de Serbie – 5 millions de dollars sont offerts par les États-Unis pour toute information le concernant. Il est finalement arrêté en le 26 mai 2011, après seize années de cavale, à Lazarevo, un village serbe tranquille et anonyme de Voïvodine, à 80 kilomètres de Belgrade.
Son procès s'ouvre en 2012 et se clôture en 2017 par sa condamnation pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis pendant la guerre de Bosnie, conflit qui fit plus de 100 000 victimes. La condamnation et la sentence sont confirmées en juin 2021, au terme du procès en appel.

Un criminel toujours vénéré
Ratko Mladic, qui était gravement malade depuis des mois, est décédé quelques jours après le dernier rejet par le Mécanisme résiduel pour les tribunaux pénaux de l'Onu à la Haye de la demande de sa famille et du gouvernement serbe pour qu'il soit transféré dans un hôpital militaire de Belgrade pour y être soigné.
Au terme de deux procès, la justice internationale a démontré en quoi Ratko Mladic était un criminel. Il n'en a pas moins continué à faire l'objet d'un culte en Bosnie, dans la Republika Srpska ainsi qu'en Serbie, où il est considéré comme une figure emblématique, défenseur du peuple serbe. A Kalinovik, une fresque géante à son effigie proclame ainsi qu'on est dans "la ville du héros", tandis qu'on peut apercevoir son nom et son visage tagués sur des murs de la capitale serbe, Belgrade.