Une nouvelle technique d'édition génétique ravive le spectre des "bébés sur mesure"
Huit ans après le scandale des premiers bébés génétiquement modifiés en Chine, une nouvelle étude américaine remet l'édition du génome humain au centre des débats. Les chercheurs y explorent une méthode plus précise que CRISPR-Cas9, ravivant à la fois les perspectives thérapeutiques et les interrogations éthiques.
- Publié le 27-06-2026 à 15h01

Une équipe de l'université Columbia a testé sur des embryons humains une technique appelée "base editing", qui permet de modifier l'ADN avec une grande précision. Les résultats, publiés sur bioRxiv – avant évaluation par les pairs – comparent plusieurs stratégies d'édition génétique à un stade embryonnaire très précoce.
"Il s'agit avant tout d'un travail très technique", explique Isabelle Migeotte, généticienne médicale à l'Hôpital Erasme (ULB). "Les chercheurs ont cherché à améliorer l'efficacité des modifications génétiques sur des embryons très précoces tout en réduisant les altérations indésirables."
La différence avec CRISPR-Cas9 est importante : cette dernière coupe les deux brins de l'ADN pour corriger une mutation, ce qui peut entraîner des erreurs lors de la réparation du génome. Le base editing, lui, agit de manière plus ciblée. "On observe effectivement moins de réarrangements chromosomiques qu'avec CRISPR. Mais cela ne veut pas dire que la technique est exempte de risques", précise Isabelle Migeotte.
Des limites scientifiques persistantes
Les chercheurs de l'étude rapportent encore des effets hors cible, c'est-à-dire des modifications de l'ADN différentes de celles initialement visées, ainsi que des anomalies de développement des embryons. Un autre problème majeur apparaît : le mosaïcisme, lorsque toutes les cellules d'un embryon ne sont pas modifiées de manière identique. "C'est un point critique. Si toutes les cellules ne portent pas la modification, on ne peut pas garantir le résultat biologique final", souligne la généticienne. Dans l'hypothèse où l'embryon se développe correctement, cela signifie que les cellules de l'individu n'auraient pas toutes la même séquence génomique.
Ces limites rappellent que la technologie reste très expérimentale. "On ne peut cultiver des embryons que quelques jours au laboratoire, et on ignore totalement s'ils pourraient conduire à une grossesse menée à terme et un enfant en bonne santé", ajoute-t-elle.
Au-delà de la question technique, la majorité des experts s'interrogent sur la pertinence même des recherches de modification génétique d'embryons afin de prévenir certaines maladies génétiques. Dans la pratique clinique actuelle, il existe déjà une alternative pour éviter certaines de ces maladies : le diagnostic préimplantatoire (DPI).
"On réalise une fécondation in vitro, puis on analyse les embryons pour sélectionner ceux qui ne portent pas la ou les mutations recherchées, par exemple celles responsables de certaines maladies congénitales, explique Isabelle Migeotte. Il ne s'agit pas de modifier le génome, mais de choisir parmi des embryons existants ceux qui ne portent pas les variations génétiques associées à des risques connus."
Une frontière scientifique et éthique de plus en plus discutée
Ce débat aussi bien technologique qu'éthique s'inscrit aussi dans un cadre juridique européen plus large. La Convention d'Oviedo, adoptée au sein du Conseil de l'Europe, encadre strictement les interventions sur le génome humain et la recherche biomédicale. Elle stipule notamment que les modifications génétiques ne peuvent être réalisées qu'à des fins préventives, diagnostiques ou thérapeutiques, sans être transmissibles à la descendance. À noter que la Belgique fait partie des rares pays européens à ne pas avoir ratifié ce texte : la recherche sur les embryons y est encadrée par une loi de 2003, plus permissive sur certains points.
"La Convention d'Oviedo est importante parce qu'elle pose des limites claires face aux dérives possibles des applications biomédicales", rappelle Odile Maisonneuve, chargée de recherche à l'Institut européen de bioéthique. "Elle vise à protéger la dignité humaine et à éviter que la recherche ne franchisse certaines lignes rouges, notamment sur les modifications héréditaires du génome."
Le spectre des dérives futures
Les chercheurs admettent que cette technique est encore très éloignée d'une application clinique. Selon Odile Maisonneuve, les conséquences à long terme pour les embryons ainsi modifiés ne seront jamais totalement maîtrisables, ce qui rend cette technique difficilement soutenable sur le plan thérapeutique. Et sur le plan éthique, l'utilisation d'embryons humains pour la recherche continue de faire débat.
Mais, même fondamentaux, ces travaux élargissent progressivement le champ des possibles et ouvrent des perspectives qui dépassent le cadre initial de la recherche. Cette dynamique avait déjà été mise en lumière lors de l'affaire He Jiankui en 2018, lorsque les premiers enfants génétiquement modifiés sont nés en Chine. "Ces recherches ouvrent potentiellement la porte à de nouvelles expérimentations très difficiles à limiter et contrôler sans cadres éthiques comme la convention d'Oviedo. Rien ne garantit que des acteurs privés ne chercheront pas à s'en emparer demain dans des pays où les garde-fous éthiques sont moins contraignants, comme les États-Unis ou la Chine", rappelle-t-elle.
"Le diagnostic préimplantatoire permet déjà de sélectionner des embryons sur base génétique. Ce n'est pas une modification génétique, mais cela introduit déjà une logique de tri et de sélection", explique Odile Maisonneuve. Certaines entreprises privées qui développent des scores génétiques pour classer des embryons selon divers traits vont encore plus loin. Ces outils, bien qu'encore scientifiquement fragiles, participent, selon la chercheuse, à un glissement progressif vers une logique d'optimisation plutôt que de soin.
Quel regard sur l'être humain ?
Au-delà de la technique, c'est donc la représentation de l'être humain qui est en jeu. Et même si nous sommes encore loin des "bébés sur mesure", les progrès de l'édition génétique rendent ces débats de plus en plus actuels.
"Le risque principal est sociétal. Même sans application immédiate, ces recherches modifient déjà la manière dont on pense l'embryon, le handicap et ce que l'on considère comme un enfant 'désirable'", conclut Odile Maisonneuve.
