Enragés, nécrophages ou enseignant leurs techniques d'attaques… "Les loups mangeurs d'homme sont un réel phénomène historique".
Cet été, un petit garçon s'est fait attaquer par un loup aux Pays-Bas. Un événement exceptionnel. En Wallonie, l'animal aurait été rapidement abattu. L'histoire a connu des cas de loups mangeurs d'homme.

- Publié le 27-08-2025 à 14h17

L'événement a secoué les Pays-Bas cet été. Dans la province d'Utrecht, un garçon de 6 ans a été attaqué par un loup, à proximité d'une forêt. L'animal l'a attrapé par l'aisselle et l'a secoué, le blessant. Deux hommes ont frappé le loup avec des branches, ce qui l'a fait lâcher prise et fuir.
"Ce type d'incident n'est pas à banaliser. C'est un traumatisme pour la victime et ses proches, réagit-on du côté de la ministre wallonne de la Nature, Anne-Catherine Dalcq (MR). Il s'agit d'un cas exceptionnel en Europe. L'animal était déjà connu pour d'autres incidents. Les autorités néerlandaises auraient dû agir plus tôt. Des mesures d'effarouchement avaient été prévues. Mais des recours introduits par des associations ont retardé leur mise en œuvre."
Loup déviant
Résultat : le loup doit désormais impérativement être abattu. "En Wallonie, le Plan Loup aurait permis de considérer cet individu comme 'déviant' et d'autoriser sa destruction. Éliminer les rares loups qui posent un problème pour la sécurité publique est aussi une manière de protéger la grande majorité des loups, qui ne posent aucune difficulté."
Par ailleurs, les Pays-Bas sont un milieu densément peuplé, avec peu de zones de quiétude pour l'espèce : il se peut aussi que ce loup ait été familiarisé avec l'humain via nourrissage, très déconseillé. "Cet événement est rare, mais montre l'importance de disposer dès maintenant d'un cadre clair, adapté et juridiquement solide. Celui-ci doit définir précisément les situations dans lesquelles un individu peut être éliminé."
Retour dans le passé
Pour l'historienne Julie Duchêne, "cela ne fait pas de doute : les attaques du loup sur l'homme sont un phénomène historique bien réel. Il y avait bien à l'époque des attaques de loups sur des individus. Elles sont causées par des loups malades enragés et des loups anthropophages (mangeurs d'homme)." Dans sa thèse de doctorat menée à l'UNamur entre 2020 et 2025, la chercheuse Julie Duchêne a sorti de l'ombre l'histoire inexplorée de la relation entre les humains et les loups dans les territoires wallons et luxembourgeois durant l'époque charnière qui y a vu l'extinction de l'espèce (18e-début du XXe siècle).
Selon les historiens, les loups sains mangeurs d'homme apparaissent dans plusieurs contextes spécifiques : "comme un accident fortuit, exceptionnel. Des attaques ont lieu lorsque l'homme va s'interposer pour essayer de récupérer une proie, ou lorsque le loup qui se défend lorsqu'il est chassé, typiquement lors de captures de loup à la tanière, ce qui cause des blessures mortelles."
Cas en contexte d'épidémie
Il existe en outre des cas de nécrophagie ; un loup dévorant un cadavre humain, soit laissé sans sépulture, soit mal enterré. "On retrouve un cadavre en partie consommé. C'est évidemment difficile de pouvoir dire si c'était quelqu'un qui a été attaqué ou si cette personne était déjà morte. Mais il existe en tout cas nombre de témoignages, notamment pendant les périodes d'épidémie, de famine ou de guerre. Dans ces situations, le taux de mortalité est important, sans qu'il y ait toujours la possibilité de pouvoir enfouir les corps ou de les enfouir correctement."
Un loup sain attaquant de manière totalement exceptionnelle un être humain peut être un jeune loup en "expérimentation" ou un loup confronté à une raréfaction des proies importante, qui trouve là un dernier recours pour se nourrir. Dans le passé, des cas de foyers d'attaques ont aussi été enregistrés, c'est-à-dire plusieurs cas d'attaques par des loups mangeurs d'homme sur les humains : "Un loup essaye par exemple d'attaquer un humain, se rend compte que celui-ci est nourrissant et que s'attaquer à ce type de proie est faisable. Or, les loups sont des animaux sociaux qui connaissent des apprentissages et s'enseignent des comportements entre eux. Dans le cas de ces foyers d'attaques, des loups pourraient avoir appris à se nourrir d'êtres humains et l'avoir appris à d'autres. De sorte que l'on va avoir plusieurs loups dans plusieurs régions qui peuvent attaquer l'homme."
Selon les historiens, ce comportement atypique s'explique peut-être car ces loups évoluent dans des régions hébergeant peu de proies sauvages, car elles ont par exemple connu une chasse intensive, ou encore car l'on se trouve dans des périodes climatiques rigoureuses entraînant une raréfaction des proies. Le cas de la Bête du Gévaudan, célèbre série d'attaques mortelles (entre 88 et 124, selon les sources) ayant eu lieu dans les années 1760 en Lozère peut s'expliquer par un tel foyer d'attaques. L'hypothèse des historiens actuels est en effet que l'on se trouve là face à "des" bêtes du Gévaudan et non une seule bête. Des loups donc, ou peut-être des hybrides chiens-loups.
Pas transposable
Cependant, reprend l'historienne namuroise, la situation des XVIIIe ou XIXe siècle n'est pas transposable à celle d'aujourd'hui en Belgique. "Les conditions climatiques et météorologiques étaient bien différentes : les hivers étaient beaucoup plus rudes. Dans les campagnes, la présence humaine était plus importante : on se déplaçait principalement à pied, beaucoup d'activités avaient lieu dans les bois, ce qui augmente le risque de rencontre par rapport à aujourd'hui. La population de loups en Belgique était également plus importante. Enfin, la stature des hommes à l'époque était plus petite." Selon les recherches de l'historien spécialiste du loup en France, Jean-Marc Moriceau, les victimes des loups anthropophages appartenaient le plus souvent aux classes sociales les plus pauvres, déjà assez chétives et se comptaient principalement parmi les femmes et des enfants.
Si la bête du Gévaudan est un cas assez exceptionnel par l'ampleur de l'attaque, elle l'est aussi par la mémoire de cet événement, qui a eu lieu au moment où la presse se développait. "Cette couverture médiatique a créé cette mémoire collective. En revanche, il y a eu d'autres cas d'attaques en France qui ne sont pas du tout restés dans la mémoire, comme la Bête des Cévennes."
Une bête du Gévaudan en Belgique ?
Aucun foyer d'attaque n'est non plus resté dans les mémoires en Belgique. "Même dans les archives je n'en ai pas trouvé, indique l'historienne. Je n'ai pas trouvé dans mes sources de mention de foyer d'attaque, où sur une courte période dans une région, on va avoir une série de victimes. Peut-être qu'il y en a eu, mais cela n'a pas laissé de traces dans la mémoire collective."
Par contre, des attaques ponctuelles de loups sur des individus ont bien eu lieu dans nos régions : "sur une petite cinquantaine d'années, j'ai découvert cinq attaques de loups sur l'humain. Elles concernent trois loups enragés (la rage a disparu de nos régions ; NdlR), où des personnes ont en effet perdu la vie. Les deux autres concernent une attaque sur le chien d'un garde forestier. Il l y a pas eu de blessé, c'est la louve qui a été abattue. Le chien était en fait passé à côté de la tanière où il y avait des louveteaux. Ensuite, un cas d'attaque de loup anthropophage mais qui n'a pas réussi sur un garde de la forteresse de Luxembourg (dans la capitale du Grand-Duché). Lors d'un hiver assez rigoureux, un loup qui a tenté d'attaquer un des gardes, en saisissant sa capote. Celle-ci était assez épaisse et il n'a donc pas réussi à avoir de prise. Les attaques de loups sur l'être humain sont donc un phénomène bien réel mais semble-t-il assez marginal. Et donc à relativiser, notamment par rapport aux cas de prédation sur le bétail, beaucoup plus importants et qui étaient vraiment sources de plaintes."
