"Si nous voulons un risque zéro, la coexistence avec le loup est alors impossible"
La docteure en histoire Julie Duchêne a exploré la relation des hommes et du loup en Wallonie et au Luxembourg sur les deux derniers siècles. Afin d'en tirer des leçons pour le présent.

- Publié le 27-08-2025 à 14h18

Actuellement en Wallonie, on compte trois meutes de loups dans la région des Hautes Fagnes, pour une vingtaine d'individus. Le premier loup s'est installé en 2018, après un siècle d'absence de l'espèce. Le dernier avait été abattu, selon les recherches de l'historienne de l'environnement Julie Duchêne, en 1924, à Ohey dans la province de Namur. Il n'était que de passage. Entre 1766 et 1893, au moins 2538 loups ont été tués sur les territoires wallon et luxembourgeois, auxquels s'ajoutent ceux qui ont disparu sans laisser de trace, selon sa recherche, qui avait notamment pour but d'expliquer l'extinction du loup dans notre région. "Des politiques de lutte ont été organisées à l'époque par les autorités pour, dans un premier temps, réguler le loup, puis réellement essayer d'exterminer l'espèce. "
Toute personne ayant abattu un loup pouvait ainsi recevoir une récompense. La population locale pouvait aussi demander l'organisation d'une battue, ce qui pouvait avoir lieu deux à trois fois par an, estime la chercheuse. "On ne trouve pas traces de chasseurs de prime, de personnes qui partaient chasser le loup pour en tirer un revenu. En fait, la plupart des chasses de loup par des individus avaient lieu à l'occasion d'une rencontre, ce qui permettait un gain financier. Cela nous montre que la population n'était pas vraiment ralliée au projet de l'État d'exterminer le loup."

Pour les populations, il y avait un intérêt à réguler, mais plutôt par une intervention ponctuelle, "lorsque leur seuil de tolérance est dépassé : trop d'attaques sur le bétail, attaque trop importante ou en prévention à l'approche de l'hiver, où on sait qu'à l'époque que les nuisances se multiplient. Ces nuisances, régulières, concernaient tous les types de bétail : ovins, chevaux, porcs, vaches, même des animaux de basse-cour. Voire exceptionnellement des chiens. Quand la situation devient économiquement plus difficile, la tolérance diminue et la chasse au loup augmente. Dans une économie de subsistance, pour une famille, perdre ses quelques moutons pouvait être un accident très grave. C'est la raison pour laquelle la population avait face au loup une réaction ponctuelle et non pas une réaction sur le long terme où tout le monde se met collectivement à la tâche pour exterminer le loup."
La coexistence pouvait d'ailleurs très bien être pacifique lorsque le loup s'installe dans des zones peu fréquentées et dispose de suffisamment de proies sauvages ou encore que l'exploitation est surtout forestière et l'élevage. Comme les Hautes Fagnes à l'époque, par exemple.
On ne trouve pas trace non plus chez nous d'une réelle "psychose autour du loup" à l'époque, selon la docteure en histoire de l'UNamur." L'espèce ou le mot loup ne s'accompagne pas d'une image de quelque chose de menaçant ou qui fait peur. Les gens sont conscients que cela reste un animal sauvage mais la crainte s'observe surtout envers ses nuisances, comme celle du loup qui va prendre l'habitude de ne se nourrir qu'à partir de bétail ou d'animaux domestiques, ce qui n'est pas normal". Ou du loup "déviant" s'attaquant à l'homme, phénomène réel mais marginal.
Incompatible avec la marche du progrès
Ce sont d'ailleurs les attaques sur le bétail, qui vont rendre, au XIXe siècle, le loup et l'homme incompatibles."Les États vont connaître un développement économique important, de sorte que la coexistence avec le loup va être de plus en plus perçue comme incompatible avec cette marche par le progrès. Et ce en raison des nuisances, notamment les attaques sur le bétail. Cela concerne le secteur de l'élevage qui se développe et se professionnalise mais aussi toute une série de secteurs qui dépendent alors de la force animale pour le transport des matières premières ou des marchandises."

Outre les politiques de lutte, la disparition du loup est en fait due chez nous à plusieurs facteurs : l'augmentation de la pression humaine sur les milieux naturels, avec une réduction de la surface de ces milieux et une présence de l'homme accrue dans ceux subsistants, ainsi que la diminution du nombre de proies sauvages. "Cela nous montre à quel point une politique publique de lutte (même une lutte contre l'extinction d'une espèce !) peut avoir un réel impact sur la biodiversité mais n'est pas forcément suffisante dans le cas de toutes les espèces. Typiquement, le loup, sans d'autres facteurs, n'aurait peut-être jamais disparu, sauf si les États avaient vraiment mis les bouchées doubles."
On n'observe cependant pas à l'époque de tentative au sein de la population pour essayer de "sauver le loup" même si elle est consciente des effets positifs du prédateur. "Le quotidien L'Avenir du Luxembourg explique ainsi en 1904 que la multiplication des sangliers en Ardenne – et avec eux la multiplication des dégâts causés par ces sangliers – est attribuée à la disparition du loup. L'article explique que les Ardennais ne voient pas cette disparition du loup avec autant d'enthousiasme que ce qu'on pourrait penser car ils sont confrontés à la prolifération des sangliers et des cervidés, alors qu'à l'époque leur principale activité était justement l'agriculture et l'exploitation forestière." Or, les cervidés consomment les jeunes pousses d'arbre ; trop d'herbivores handicapent la régénération des forêts.
Recul de l'espèce vers le Sud
L'espèce canis lupus va progressivement reculer, du nord du pays vers le sud ; du nord des provinces flamandes vers le Luxembourg ; et du Hainaut vers les Fagnes et le Luxembourg. Au XIXe siècle, le Luxembourg, une partie du Namurois, l'est de la province de Liège comptent encore des loups. En Flandre-Occidentale, il disparaît dès le début du XVIIIe siècle.
Aujourd'hui, cela n'a pas changé : le secteur de l'élevage fait partie du premier secteur impacté par cette présence du loup, remarque l'historienne. Pour Julie Duchêne, une coexistence la plus pacifique possible et "équilibrée" (le terme utilisé pour le Plan Loup en Région wallonne) nécessite une "approche multifactorielle" : ne pas uniquement chercher à diminuer des nuisances et protéger les troupeaux, mais aussi s'assurer de disposer de milieux naturels bien préservés pour les proies sauvages, travailler sur la perception du loup tant positive que négative…
Mais aussi questionner notre perception du risque, car les craintes des éleveurs sont "légitimes, surtout dans le contexte actuel". "Il faut se demander : voulons-nous un risque zéro ? La coexistence avec le loup est alors impossible car le risque zéro n'existe pas. Ou en revanche, est-on est prêt à accepter un certain seuil de perte de bétail ? Si oui, quel est-ce seuil de perte ? Dans ce cas, il faut alors travailler sur la résilience de nos éleveurs. Il faut des actions, de sorte qu'ils puissent être solides financièrement et économiquement afin d'absorber ce risque. Si on continue comme cela, en essayant de protéger les troupeaux, mais qu'on ne fait pas davantage pour soutenir les éleveurs de manière générale (par exemple au niveau des politiques d'encadrement européennes), je pense qu'on va à nouveau droit dans le mur. Il n'y aura pas de cohabitation équilibrée avec les loups."
Une coexistence qui s'annonce en dents de scie
L'histoire, poursuit la chercheuse, nous indique que la cohabitation est possible mais qu'il y a un réel travail collectif à mener au sein de notre société : "Ce n'est pas du tout facile. Si effectivement, le nombre de loup sur le territoire augmente, je ne me fais pas d'illusion, les tensions vont continuer à augmenter en Belgique. On voit dans l'histoire que cette coexistence s'est faite en "dents de scie". Nous aussi, nous allons être confrontés à ce phénomène : certaines années, cela se passera mieux ; d'autres seront plus compliquées car il y aura davantage de loups, davantage de prédations. Ou certaines années, pour un même nombre d'attaques, un éleveur n'arrivera pas à les absorber aussi "facilement" que deux ou trois ans avant."
Et d'avertir : "Il y a une responsabilité collective au niveau des scientifiques, des médias, des politiciens, de vraiment travailler sur un discours informé, de ne pas être dans la polémique. J'ai parfois entendu des discours au Parlement wallon, qui ne font pas vraiment avancer les choses…"
Leçons de l'histoire
"Ce que l'histoire montre aussi, c'est que la présence du loup ne concerne finalement pas que le secteur de l'élevage car elle entraîne aussi des effets positifs. Il y a donc un une balance à faire pour ne pas pénaliser, comme on l'a fait à l'époque, d'autres secteurs : l'exploitation forestière, l'agriculture et de manière générale la biodiversité."
Elle ajoute d'ailleurs que le nouveau statut européen du loup, qui passe d'espèce "strictement protégée" à "protégée" et qui facilite l'abattage de loups "n'est pas légitime" chez nous. Des dérogations autorisaient déjà l'administration régionale à abattre des bêtes problématiques, par exemple attaquant plusieurs fois un même élevage, ou qui se spécialisent dans les proies domestiques. "Il n'y a pas de raison pour modifier ce statut car l'espèce est toujours en situation de forte vulnérabilité dans notre région."