"On est en train de basculer dans un État policier médical" : une dérive inquiètante dénoncée par des médecins
Entre surveillance algorithmique et contrôles renforcés, les médecins dénoncent une dérive inquiétante.

- Publié le 28-08-2025 à 08h20

Pour certains médecins, la combinaison explosive est désormais réunie : accès total aux données, pouvoirs de sanction renforcés, inspections ciblées et zones grises juridiques. Le cocktail parfait pour une surveillance médicale continue qui inquiète la profession.
Le Dr Guy Delrée, généraliste à Marche-en-Famenne et président de la Fédération des Associations des généralistes de la Région wallonne (FAGW), se veut nuancé. "Je n'ai pas de problème de principe avec les contrôles. Ils permettent d'éviter certains abus. Mais la médecine n'est pas une science exacte : chaque situation peut être complexe et demander une réponse particulière. Si les contrôles sont ponctuels et justifiés, je trouve ça normal et même utile, pour le bien de tous."
Pour lui, le vrai enjeu, c'est de faire en sorte que ce dispositif simplifie aussi le quotidien des médecins, plutôt que de l'alourdir. "On perd un temps fou dans des formalités inutiles. Pourquoi ne pas utiliser la technologie aussi pour alléger ces lourdeurs ? Les données doivent servir à contrôler, oui, mais aussi à nous simplifier la vie."
Thomas Orban, médecin généraliste à Bruxelles et alcoologue, voit dans cette évolution une pente inquiétante : "On va vers un système de contraintes. Si on regarde les dernières réformes : obligation de facturation électronique, obligation de tiers payant pour certains patients, interdiction prochaine de certains suppléments d'honoraires, prescriptions de plus en plus encadrées… Tout converge vers un objectif unique : limiter à tout prix les dépenses de santé."
"Une logique purement économique"
Pour lui, ce contrôle par les données n'a pas grand-chose à voir avec la qualité des soins. "La première étape a été de prendre la main sur les logiciels des médecins, estime le Dr Orban. À partir du moment où tout passe par là, l'Inami a un volant en main : il peut suivre la durée des consultations, l'argent reçu, et sanctionner ceux qui sortent des clous, en allant jusqu'au retrait du numéro Inami. Ce n'est pas une logique médicale, c'est une logique purement économique. Pour moi, on est en train de basculer dans un État policier médical. Derrière le discours officiel, la vraie finalité est de fliquer les médecins et de contraindre ceux qui soignent. La prochaine étape sera le tiers payant obligatoire généralisé, sans ticket modérateur, et l'interdiction des suppléments. À force, les patients finiront par se retourner contre nous."
Pour sa part, le Dr Lawrence Cuvelier, généraliste à Laeken et président du Groupement belge des omnipraticiens (GBO) insiste sur la nécessité de trouver un équilibre. "Tout le monde est d'accord pour que l'argent public soit utilisé de la meilleure façon possible. Mais il y a un risque : les médecins qui soignent les patients les plus précarisés pourraient être pénalisés par les statistiques, car ces populations consomment plus de soins et de médicaments. On ne peut pas stigmatiser ceux qui s'occupent des plus fragiles."
Quant à la mesure phare du ministre Vandenbroucke permettant le retrait du numéro Inami, le Dr Cuvelier se veut rassurant… pour l'instant : "On a un risque de diaboliser les dispensateurs de soins, ou de stigmatiser, si c'est purement statistique sans tenir compte de la pratique. Sur le retrait du numéro Inami, on a eu des garanties que ce soit pour des cas exceptionnels, destinés aux gens qui passent à travers les mailles du filet. Si c'est donc exceptionnel, pas de problème avec ça. Mais si ça devient un moyen de coercition, c'est autre chose. Normalement, on a la garantie que ce soit très encadré", conclut-il.
