Eric Trappier, le trublion de l'armement, lance un ultimatum pour le projet SCAF
Eric Trappier, figure de l'industrie française de défense, n'en démord pas : il veut que Dassault Aviation garde la main dans le projet SCAF. Quitte à aller à l'encontre de ce que le président français Emmanuel Macron souhaite conserver : une entente cordiale entre France et Allemagne.

- Publié le 02-04-2026 à 18h03
- Mis à jour le 02-04-2026 à 21h31

Décidément, Éric Trappier, le CEO de Dassault Aviation, continue de jouer les trublions dans l'industrie européenne de défense.
Alors que les tensions restent vives avec son homologue d'Airbus autour du futur avion de combat européen, le SCAF, le patron français remet une pièce dans la machine.
Et ce, alors que le président français Emmanuel Macron et le chancelier allemand Friedrich Merz ont lancé une mission de médiation le 19 mars pour tenter de sortir de l'impasse sur ce dossier particulièrement sensible du partenariat franco-allemand.
"On se donne encore un petit peu de temps, deux ou trois semaines, pour essayer de trouver un accord"
Trappier ne joue ni l'apaisement de façade ni le compromis poli. Face à Airbus, face aux équilibres diplomatiques entre Paris et Berlin, mais aussi face à une certaine idée de l'Europe industrielle, il assume une position de rupture. Et il le fait sans détour. "Je ne suis pas un homme de cogestion", a-t-il lancé le 1er avril lors du forum Guerres et Paix organisé par le magazine Le Point.

Le ton, chez lui, est connu : sec, direct, parfois provocateur. "Je ne suis pas pour qu'un projet industriel ambitieux, qui va servir à nos armées, soit cogéré. Il faut un chef", a insisté le sexagénaire parisien. À l'heure où les grands programmes européens avancent souvent au prix de compromis laborieux, le dirigeant de Dassault défend une ligne claire : un avion de combat ne se conçoit pas en comité.
"Je ne suis pas pour qu'un projet industriel ambitieux, qui va servir à nos armées, soit cogéré. Il faut un chef"
Sur ce point, le ministre belge de la Défense, Theo Francken, nous confiait, en marge de l'inauguration du site de Theon le 31 mars, que c'était "au politique de trancher", les industriels n'arrivant plus à dialoguer. Le ministre s'était d'ailleurs déjà opposé à Éric Trappier sur le dossier du SCAF. Le ministre avait affirmé ne pas avoir "de leçons à recevoir d'industriels arrogants", alors que le dirigeant français estimait que la Belgique se "foutait de la gueule" des Français, en voulant participer au programme SCAF mais en achetant des F-35 américains.
Un patron "puissant" et "craint" ?
"La seule personne qu'Éric Trappier écoute, c'est le président. Les ministres, même le Premier ministre, n'ont que très peu de leviers vis-à-vis de lui", confie très récemment à L'Express un ancien fonctionnaire de la Direction générale de l'armement (DGA). Mais sur le dossier du SCAF, alors que le projet bat de l'aile, le patron de Dassault semble ne même plus vouloir entendre Emmanuel Macron, qui s'efforce pourtant de préserver une relation franco-allemande stable.

Dès lors, une question revient dans les coulisses françaises de la défense, selon L'Express : le capitaine d'industrie, aussi "respecté que craint", serait-il devenu plus puissant que les ministres des Armées successifs ?
Quoi qu'il en soit, le dilemme européen est désormais clair.
D'un côté, l'avionneur français refuse d'être dilué dans un attelage industriel où il ne serait qu'un acteur parmi d'autres, sans véritable maîtrise, et en laissant filer une partie du contrôle de la chaîne de valeur. De l'autre, Airbus, au nom des intérêts allemands et espagnols, plaide pour un partage plus horizontal des responsabilités. Entre les deux, les États tentent de sauver un projet devenu autant politique qu'industriel.
"On se donne encore un petit peu de temps, deux ou trois semaines, pour essayer de trouver un accord entre Français et Allemands, entre Dassault et Airbus, pour trouver un équilibre qui permettrait de continuer le projet", a encore expliqué Éric Trappier, d'un ton proche de l'ultimatum.
Pour mémoire, la France a déjà joué une partition comparable dans les années 1980 et 1990. Dassault s'était alors engagé seul dans l'aventure Rafale, tandis que plusieurs partenaires européens faisaient le choix du programme Eurofighter. Aujourd'hui, l'avionneur semble prêt à rejouer cette carte pour conserver la main sur le futur appareil de combat et préserver son pré-carré industriel.
"Rafale, on l'a fait tout seul, on sait faire tout seul"
Un enjeu d'autant plus sensible que la France est la seule puissance de l'Union européenne dotée de l'arme nucléaire, que le futur avion de combat devra être en mesure d'emporter.
"On va faire un avion qui succédera au Rafale ; il faut qu'il conduise des missions et qu'il aille sur un porte-avions. […] Ce sont des conditions majeures", a rappelé Éric Trappier. Or, autour du SCAF, on retrouve la France, l'Allemagne et l'Espagne, avec la Belgique comme membre observateur. Et, parmi ces pays, seule la France dispose d'un porte-avions.
Rappelons qu'en parallèle, le Royaume-Uni et le Japon planchent sur le "Global Combat Air Programme" (ex-Tempest, dont la Suède s'est retirée), mais dont l'état d'avancement est également peu clair en raison d'incertitudes, en particulier au niveau du financement.
Enfin, Éric Trappier cultive une forme de fierté industrielle à la française, parfois critiquée à l'étranger, mais qui a aussi permis à Paris de préserver une part de sa souveraineté, notamment dans le domaine de la défense. À voir si cela ne pourrait pas se retourner contre lui.
"Rafale, on l'a fait tout seul, on sait faire tout seul. Et Eurofighter, ils l'ont fait à quatre", a-t-il encore taclé. Avant d'ajouter : "Sur ces quatre pays, trois ont acheté des F-35 américains". L'homme ne digère peut-être pas avoir échoué à vendre ses propres avions. Mais il laisse par la même occasion planer une question centrale : que reste-t-il de l'autonomie stratégique européenne quand ses principaux partenaires se tournent vers de l'armement américain ?